Ce basculement n’est pas culturel. Il est cognitif. Et il mérite mieux qu’un haussement d’épaules ou une accusation de nostalgie technophobe.
De la recherche à la synthèse, un changement de régime mental
Nos parents allaient à la bibliothèque quand ils ne savaient pas. Ils cherchaient dans des livres. Lentement. Parfois mal. Souvent partiellement. Le raisonnement se construisait pendant la recherche. Le doute faisait partie du trajet.
Notre génération a grandi avec internet. Le temps de recherche s’est effondré. L’information est devenue immédiate, abondante, contradictoire. Il fallait apprendre à trier, comparer, vérifier. Le raisonnement ne disparaissait pas. Il se déplaçait.
La génération qui arrive n’ira ni à la bibliothèque ni sur un moteur de recherche. Elle ira sur ChatGPT ou ses équivalents. Non pour chercher, mais pour dialoguer avec une réponse déjà synthétisée. Ce détail change tout.
Un enfant de quatre ans demande aujourd’hui à une enceinte connectée pourquoi le ciel est bleu. La réponse arrive immédiatement, formulée avec calme, sans hésitation. Aucun adulte n’est sollicité. Le premier réflexe cognitif n’est plus humain.
À l’école primaire, un élève reformule son exposé avec une IA pour « faire plus propre ». Il comprend le sujet, mais ne trouve plus ses mots. Le texte final est meilleur que son raisonnement initial.
Au collège, un adolescent prépare un devoir en dialoguant avec une IA. Il ajuste, corrige, affine. Il ne triche pas. Il pilote. Le problème n’est pas moral. Il est pédagogique.
Dire cela ne revient pas à dire que cette génération réfléchit moins. Elle réfléchit autrement. Moins en exploration. Plus en ajustement. Le raisonnement ne disparaît pas. Il devient invisible.
Quand l’autorité ne s’incarne plus
Les réseaux sociaux ont façonné des comportements sociaux. L’intelligence artificielle façonne des structures de pensée. Elle ne recommande plus seulement. Elle parle. Elle explique. Elle reformule. Elle occupe la place de l’interlocuteur fiable.
La Gen Z s’est construite dans le bruit. Fils d’actualité, likes, comparaisons permanentes. Elle a appris à survivre dans un monde saturé. La génération suivante grandit dans un monde lisse, conversationnel, apparemment rationnel. Un monde où l’autorité ne s’incarne plus, mais se présente comme neutre.
Cette neutralité est une illusion. Derrière chaque réponse se cachent des choix. Des données. Des arbitrages invisibles. Mais pour un enfant, l’IA ne se trompe pas. Elle ne doute pas. Elle ne dit pas « je ne sais pas ».
Le risque n’est pas la dépendance technologique au sens caricatural. Le risque est la perte du chemin intellectuel. Quand la réponse arrive avant que la question soit pleinement formulée, quelque chose s’érode.
Nommer la génération S pour assumer la rupture
Il faut donc nommer cette génération. Gen Alpha ne dit rien. Génération IA réduit des individus à un outil. Je propose génération S. S comme synthèse. Une génération qui ne cherche plus l’information, mais dialogue avec sa synthèse. Nommer n’est pas neutre. Nommer oblige à regarder la rupture en face.
Le vrai enjeu n’est pas de savoir s’il faut interdire ou encadrer ces outils. Le vrai enjeu est éducatif. Si l’on apprend aux enfants uniquement à obtenir des réponses, l’IA deviendra une béquille cognitive. Si on leur apprend à la contredire, à la mettre en défaut, à ralentir volontairement, elle deviendra un amplificateur intellectuel.
Le problème n’est pas que les enfants aillent sur ChatGPT plutôt qu’à la bibliothèque. Le problème serait qu’ils ne sachent plus ce que signifie chercher sans réponse immédiate.
Chaque génération hérite d’un monde imparfait. Celle-ci hérite d’un monde où le raisonnement existe toujours, mais disparaît derrière la qualité des réponses. À nous de décider si cette invisibilité devient une perte ou une nouvelle forme d’intelligence.
Antoine GARCIA





















