Une rupture silencieuse dans les pratiques RP
Depuis toujours, les relations presse reposent sur un équilibre fragile. D’un côté des organisations qui cherchent à rendre leurs actions visibles. De l’autre des journalistes chargés de trier, vérifier et contextualiser.
L’arrivée de l’IA modifie cet équilibre. Elle réduit drastiquement le coût de production éditoriale. Résultat immédiat. Une inflation de contenus présentés comme stratégiques ou innovants, souvent sans transformation réelle derrière. Dans certaines rédactions, des annonces arrivent déjà parfaitement rédigées, mais restent difficiles à exploiter faute d’éléments vérifiables. Le risque apparaît rapidement. L’IA industrialise le discours avant même que les faits existent.
Face à cette accélération, une nouvelle ligne de fracture se dessine entre deux approches. Les RP de volume, qui utilisent l’IA comme machine à produire. Et les RP à impact, qui s’en servent pour renforcer la preuve.
Le piège du contenu facile
La tentation est évidente. Générer plus vite, personnaliser à grande échelle, multiplier les prises de parole. Sur le papier, tout semble efficace. Dans la réalité, les rédactions observent déjà un phénomène inverse. Plus de sollicitations, mais moins de matière exploitable. Des annonces sans données solides. Des promesses mal cadrées. Des discours homogénéisés par les mêmes outils.
L’IA ne crée pas ce problème. Elle le révèle. Elle expose brutalement ce qui manquait déjà. Le réel. Utilisée autrement, l’intelligence artificielle change pourtant profondément la qualité du travail RP. Elle aide à analyser des corpus massifs de rapports, d’études ou de données publiques. Elle repère incohérences, angles morts, contradictions potentielles. Elle sert aussi à préparer les questions difficiles avant qu’un journaliste ne les pose.
Dans cette logique, l’IA ne fabrique pas une histoire. Elle teste sa solidité. Certaines équipes l’utilisent déjà pour construire des dossiers de preuve. Chronologies vérifiées. Sources accessibles. Limites clairement formulées. Hypothèses explicitement posées. Le discours devient moins spectaculaire, mais plus robuste. Le rôle du communicant évolue alors. Moins narrateur, davantage architecte de lisibilité.
Mutation de la relation journalistes communicants
Ce déplacement a un effet direct sur la relation avec les journalistes. Le temps devient la ressource la plus respectée. Un pitch efficace n’est plus celui qui surprend par sa créativité. C’est celui qui arrive avec un accès clair aux faits, aux interlocuteurs et aux données.
L’IA aide ici à mieux comprendre les lignes éditoriales réelles, non pour profiler des individus, mais pour éviter les sollicitations hors sujet. Moins d’envois massifs. Plus de pertinence. La relation cesse progressivement d’être transactionnelle. Elle redevient informationnelle.
Un phénomène nouveau complique toutefois l’équation. Le public réclame de la transparence sur l’usage de l’IA. Pourtant, lorsque cette utilisation est annoncée sans explication, la confiance baisse. L’IA évoque encore l’automatisation du discours. Dire qu’un outil a été utilisé ne suffit pas. Ce qui compte est son rôle précis. Analyse ou rédaction. Vérification ou génération. Assistance ou substitution. Une transparence crédible décrit une méthode et accepte d’en montrer les limites.
Des dérives déjà visibles
Comme toute technologie rapide, l’IA attire ses mauvais usages. Études synthétiques difficilement traçables. Chiffres extrapolés. Témoignages reformulés jusqu’à perdre leur sens. Angles construits avant même l’existence d’un fait tangible. Ces pratiques produisent un effet boomerang. Elles dégradent la confiance non seulement envers une marque, mais envers la communication dans son ensemble. L’IA agit ici comme un amplificateur. Elle accélère autant la crédibilité que la perte de crédibilité.
Ce qui émerge progressivement ressemble à une mutation culturelle. Les RP ne reposent plus uniquement sur la capacité à raconter une histoire. Elles reposent sur la capacité à démontrer une transformation. Un projet devient intéressant quand son périmètre est clair, quand ses limites sont assumées et quand ses effets deviennent observables.
L’IA sert alors à rendre cette transformation lisible. À organiser la complexité plutôt qu’à la masquer. Le communicant change de posture. Il ne cherche plus seulement l’attention. Il construit les conditions d’une discussion informée.
L’intelligence artificielle ne remplace pas les relations presse. Elle les met face à leur exigence originelle. Faire circuler une information fiable. Donner accès à des faits. Nourrir le débat public sans le saturer. Dans un paysage où tout devient publiable, la valeur ne vient plus de la production. Elle vient du discernement. L’IA n’impose pas une révolution spectaculaire. Elle impose une discipline plus exigeante. Celle de prouver avant de raconter.
Bruno SANVOISIN
Co-Président du SYNAP






















