Entre les fantasmes transhumanistes et l’état réel des interfaces cerveau-machine, l’écart n’est pas marginal : il est abyssal. Oui, ces technologies ouvrent des perspectives thérapeutiques majeures pour restaurer la motricité ou la communication chez des patients paralysés. Non, elles ne permettent ni d’augmenter l’intelligence, ni de lire les pensées, ni d’injecter des compétences dans un cerveau humain.
Le problème n’est pas la science.
Le problème est l’usage idéologique qui en est fait.
Le récit de l’homme augmenté : une construction stratégique
Dans le débat public, la démonstration clinique est régulièrement transformée en prophétie anthropologique. Les annonces de Neuralink, relayées à grand renfort de scénarios futuristes, sont interprétées comme les prémices d’un cerveau connecté à un modèle de langage. Les travaux de Meta sur le décodage de signaux cérébraux deviennent, dans certains commentaires, une étape vers la lecture des pensées. Chaque publication expérimentale est présentée comme la preuve que l’augmentation cognitive serait à portée de main.
Ce glissement n’est pas neutre. Il consiste à faire passer une restauration fonctionnelle ciblée pour une transformation de la condition humaine. Il extrapole, à partir de simples signaux moteurs décodés dans un cadre clinique strict, l’idée d’un esprit complexe totalement transparent et programmable.
Ce n’est pas une simple erreur d’interprétation. Les acteurs qui tiennent ces discours connaissent l’état réel de la littérature scientifique. Ils savent que les protocoles sont contraints, que les performances sont contextuelles, que les modèles sont entraînés sujet par sujet. Ils savent que l’on ne « télécharge » pas l’intelligence.
Pourtant, ils persistent. Pourquoi ? Parce que l’augmentation cognitive généralisée alimente un imaginaire politique précis : celui d’une compétition cognitive naturalisée, d’une hiérarchisation des performances mentales et d’une sélection optimisée par la technologie. Sous couvert d’innovation, c’est une vision eugéniste réactualisée qui se dessine, non pas biologique, mais technologique.

Mais que la science fait réellement ?
L’état des connaissances issues de plusieurs centaines d’études expérimentales est clair. Les implants intracrâniens actuellement développés enregistrent l’activité électrique de populations neuronales, le plus souvent dans des aires motrices. Ces signaux sont ensuite interprétés par un algorithme entraîné spécifiquement pour un patient donné.
L’objectif est précis : permettre à une personne paralysée de contrôler une prothèse robotisée ou interagir avec un ordinateur pour communiquer. Le système apprend à associer un motif d’activité neuronale à une intention motrice simple : bouger la main vers la droite, fermer une pince, cliquer. Après des semaines d’entraînement supervisé, l’interface peut traduire cette activité en commande numérique. Il ne s’agit pas de lire une pensée abstraite. Il s’agit de reconstruire un canal moteur endommagé.
Les travaux de Meta FAIR utilisant l’EEG ou la MEG suivent la même logique. Lorsqu’un individu tape un texte au clavier, il est possible, après calibration individuelle, d’entraîner un modèle statistique à prédire les lettres produites à partir des signaux cérébraux associés à l’acte moteur. Le système ne devine pas un raisonnement spontané. Il reconnaît la signature neuronale d’un geste répété dans un protocole contrôlé.
Dans tous les cas :
- Le modèle est entraîné sujet par sujet
- La tâche est définie à l’avance
- La coopération active du participant est indispensable
- Le décodage s’effondre hors du protocole
On identifie des corrélations entre signaux électriques et actions observables. On ne capte pas un flux mental libre.
La technologie ne fait pas tout
Il faut distinguer deux réalités radicalement différentes. La première existe : détecter des motifs neuronaux associés à une action ou à un état simple. La seconde n’existe pas : accéder à un raisonnement spontané, à un souvenir intime ou à une intention non exprimée sans tâche imposée ni entraînement préalable.
Lire une pensée supposerait :
- Un accès non contraint au contenu mental
- Une généralisation interindividuelle
- Une robustesse hors protocole
- Une indépendance vis-à-vis de la coopération du sujet.
Aucune technologie actuelle, invasive ou non invasive, ne remplit ces conditions. Quant à l’idée d’injecter des pensées ou des compétences via stimulation cérébrale, elle ne correspond à aucun résultat expérimental crédible. La stimulation peut moduler une activité locale. Elle ne permet pas d’écrire un raisonnement, une expertise ou une intelligence dans un cortex humain. La frontière est nette. La brouiller est un choix discursif, pas une avancée scientifique.
Le vrai débat : pouvoir, données et gouvernance
Refuser la science-fiction ne signifie pas évacuer les enjeux. Les signaux cérébraux constituent des données biométriques d’une intimité inédite. Même lorsqu’ils ne révèlent qu’une intention motrice ou un niveau d’attention, ils traduisent directement une activité cérébrale. Leur captation, leur stockage et leur traitement posent des questions majeures de gouvernance.
Aujourd’hui, ces dispositifs relèvent principalement du champ médical. Les protocoles sont stricts. Les cadres réglementaires existent. Les comités d’éthique jouent un rôle réel.
Mais certaines initiatives récentes tentent d’utiliser ces technologies dans des gadgets grand public. Bandeau de suivi d’attention, casque d’évaluation du stress… Le risque plausible n’est pas la prise de contrôle d’un esprit humain. Il réside dans l’extension progressive d’usages commerciaux, sécuritaires ou compétitifs insuffisamment encadrés.
La question n’est donc pas : « Allons-nous devenir des cyborgs ? »
La question est : « Comment empêcher que des données neuronales deviennent une nouvelle matière première exploitable dans une économie de marché ? »
Maturité ou emballement idéologique
Réguler sur la base de scénarios de science-fiction serait une erreur. Minimiser les enjeux politiques en serait une autre. La maturité du débat suppose de distinguer :
- Les capacités réelles des technologies
- Les extrapolations spéculatives
- Et les projets idéologiques qui instrumentalisent la science
La restauration d’une fonction motrice chez un patient paralysé est une avancée médicale remarquable. La transformation de cette avancée en promesse d’augmentation cognitive généralisée relève d’un récit politique. Confondre les deux n’est pas une naïveté. C’est un choix.
Dr Ludovic WROBEL
Startup-now.co























