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Mensch a raison, mais le sujet est plus politique qu’industriel

Le 19 mai 2026, Arthur Mensch est auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur les vulnérabilités numériques. Deux députés sont présents en plus des membres de la commission. Augustin Garcia en fait le récit dans un article précis, fidèle au propos du cofondateur de Mistral. Le diagnostic est sans appel : l’IA devient le nouveau cloud, le cloud devient une industrie lourde, l’industrie lourde réclame de l’électricité, des capitaux, des centres de calcul et de la commande publique. La France possède encore les ingrédients. La fenêtre se referme en deux ans.

25 mai 2026
in ACTUALITÉS, AVIS DE L'EXPERT
Temps de lecture : 10 minutes
A A
Mensch a raison, mais le sujet est plus politique qu’industriel

© Hitzakia / GPT Image 2

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Article « Pour Arthur Mensch, l’Europe a deux ans pour transformer l’électricité en puissance numérique » d’Augustin Garcia.

Tout cela est juste. Et pourtant la salle vide n’est pas une anecdote embarrassante à mettre de côté. Il s’agit là du symptôme principal du problème, et c’est précisément pour cela qu’elle est restée vide. Le politique ne se déplace pas pour une bataille de plus dans le solaire, l’automobile ou les semi-conducteurs. Il aurait dû se déplacer parce qu’il ne s’agit pas de cela.

Ce que Arthur Mensch décrit, et ce que le cadre industriel n’attrape pas

Reprenons. L’IA produit des tokens, fragments de texte, de code, d’image. Un token se vend entre un et trois euros le million. Il faut un gigawatt de capacité électrique pour soutenir une infrastructure d’inférence à l’échelle, et environ cinquante milliards de dollars d’investissement sur cinq ans pour la construire. La commande publique européenne représente quatorze pour cent du PIB de l’Union, soit plus de trois mille milliards d’euros annuels, selon le Parlement européen — un levier réel, sous-utilisé. Les hyperscalers américains, à court de mégawatts chez eux, regardent l’électricité décarbonée française. Le scénario plausible : la France fournit l’énergie, accueille les centres de données, assume les contraintes locales, et la valeur, les marges et le contrôle restent ailleurs.

Tout cela est exact. Mais ce que cette description ne nomme pas, c’est la nature politique de ce qui se joue.

Dans une bataille industrielle classique (l’acier, l’automobile, les semi-conducteurs), perdre signifie perdre des parts de marché, des emplois, de la valeur ajoutée. La défaite est douloureuse, parfois durable, mais elle reste un événement économique. On peut la subir et continuer d’exister politiquement. La France a perdu beaucoup de batailles industrielles depuis quarante ans sans cesser d’être souveraine.

L’IA n’est pas une bataille industrielle classique parce que sa marchandise n’est pas neutre.

J’écrivais l’an dernier sur la messagerie, à la suite de l’audition d’Anton Carniaux devant la commission sur la commande publique le 10 juin 2025. Interrogé sous serment par le sénateur Simon Uzenat sur le fait de savoir s’il pouvait garantir que les données des citoyens français ne seraient jamais transmises aux autorités américaines sans l’accord explicite des autorités françaises, le directeur juridique de Microsoft France répondait : « non, je ne peux pas le garantir, mais, encore une fois, cela ne s’est encore jamais produit ». Le compte rendu officiel est public sur le site du Sénat.

Cet aveu portait sur la messagerie et le stockage. Sur l’IA, l’aveu serait identique (le CLOUD Act et FISA 702 s’appliquent indifféremment), mais ce qu’il exposerait serait d’une autre nature.

La messagerie expose ce qu’on s’écrit. L’IA, telle qu’elle est en train d’entrer dans les administrations, les entreprises et les cabinets, expose ce qu’on cherche, ce qu’on hésite à dire, ce qu’on rédige avant publication, ce qu’on arbitre, ce qu’on diagnostique. Elle expose le raisonnement lui-même, avant qu’il ne devienne décision. C’est un saut d’échelle.

ECHELON, contre-exemple ou confirmation ?

L’objection sérieuse, c’est que tout cela a déjà été dit. En 2001, le Parlement européen documentait dans son rapport sur ECHELON l’usage du renseignement signaux américain à des fins d’espionnage économique. Deux affaires emblématiques : Airbus, en 1994, pour un contrat saoudien de six milliards de dollars finalement attribué à Boeing et McDonnell Douglas après interception de communications par la NSA. Thomson-CSF la même année, pour le contrat brésilien SIVAM d’un milliard quatre cents millions de dollars, capté par Raytheon dans des circonstances que Duncan Campbell a documentées. Vingt-cinq ans plus tard, où en est-on ?

Airbus est devenu le premier constructeur aéronautique mondial. Thomson-CSF est devenue Thales, mais Thomson Multimedia s’est démantelée. Alcatel a fusionné avec Lucent en 2006, puis a été rachetée par Nokia en 2015. La trajectoire des deux victimes documentées d’ECHELON n’est pas la même. L’une a tenu. L’autre a été progressivement absorbée ou démantelée.

L’objection « les digues ont tenu » ne tient donc pas. Au mieux, certaines digues ont tenu, pour certaines entreprises, dans certains secteurs. Là où l’enjeu était considéré comme stratégique au plus haut niveau politique — l’aéronautique civile, par décision européenne explicite après l’affaire de 1994 — la résistance s’est organisée. Là où il n’y a pas eu de prise de conscience politique de cette ampleur, les acteurs européens ont continué d’être affaiblis, captés, ou absorbés. Sur des décennies, sans bruit, sans scandale.

Ce que ce premier précédent enseigne, ce n’est pas que la menace a été contenue. C’est qu’elle a opéré exactement comme prévu, sur des cibles précisément identifiables, et que seuls les secteurs où une décision politique souveraine a été prise ont résisté. ECHELON n’est pas un contre-exemple à invoquer pour se rassurer. C’est une confirmation de la mécanique à laquelle on s’apprête à se soumettre une nouvelle fois, à une échelle infiniment plus large.

Que se passe-t-il au cœur du secteur ?

La menace n’est pas seulement extérieure et conjoncturelle. Elle est aussi idéologique, et il faut nommer ce qui se passe. Au cœur même du secteur de l’IA américain, en Californie principalement, s’est développé depuis une dizaine d’années un courant intellectuel qui combine puissance technologique et défiance assumée envers la démocratie. Peter Thiel, investisseur historique d’OpenAI puis financier déterminant de la campagne de J.D. Vance, écrivait dès 2009 dans l’essai The Education of a Libertarian : « je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles ». Marc Andreessen, dont le fonds a investi massivement dans le secteur, a publié en 2023 un « manifeste techno-optimiste » qui range explicitement l’éthique appliquée et la confiance dans les institutions parmi les « ennemis » du progrès, avant de rejoindre publiquement le camp Trump en 2024. Curtis Yarvin, théoricien d’un retour à une forme de monarchie technocratique, dont l’influence sur le vice-président actuel est documentée par les intéressés eux-mêmes.

Ce ne sont pas des marginaux. Ce sont les financiers et les inspirateurs d’une part significative des entreprises qui produisent aujourd’hui les modèles que les administrations européennes commencent à acheter. Et au sein même de cette industrie, les orientations divergent radicalement, sans que le marché européen distingue.

En février 2026, le Department of Defense américain a exigé d’Anthropic la levée des deux restrictions que l’entreprise avait inscrites dans son contrat de 2025 avec le Pentagone — pas d’usage pour la surveillance de masse des citoyens américains, pas d’usage dans des systèmes d’armes autonomes sans supervision humaine. Anthropic a refusé. Le président Trump a ordonné le 27 février l’arrêt immédiat de toute relation entre les agences fédérales et l’entreprise, qualifiant ses dirigeants de « nut jobs de gauche » tentant d’imposer leurs conditions d’usage « au lieu de la Constitution ». Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a désigné Anthropic comme risque pour la chaîne d’approvisionnement nationale — qualification habituellement réservée aux adversaires étrangers. Le 17 mars, une juge fédérale de Californie, Rita Lin, a déclaré que cette décision « ressemble à une tentative d’estropier Anthropic ». Quelques heures après l’annonce de Trump, OpenAI publiait l’accord qu’elle venait de conclure avec le Pentagone pour déployer ses modèles sur les réseaux classifiés.

Sam Altman a affirmé que son accord intègre les mêmes deux lignes rouges qu’Anthropic. Peut-être. On ne peut pas le vérifier sans accès aux deux contrats. Et il n’est pas illégitime, sur ce point, de garder une réserve. En novembre 2023, le conseil d’administration d’OpenAI avait écarté Altman de la direction de l’entreprise au motif officiel qu’il n’avait pas été « constamment franc » dans ses communications avec lui — Helen Toner, ancienne membre du conseil, a précisé depuis que le conseil avait appris la sortie de ChatGPT par Twitter, qu’Altman n’avait pas déclaré sa participation au startup fund de l’entreprise, et qu’il avait à plusieurs reprises donné au conseil des informations inexactes sur les processus de sécurité. Les témoignages recueillis lors du procès qui s’est conclu en mai 2026 n’ont pas démenti ce diagnostic. On peut donc, sans procès d’intention, lire la communication d’Altman avec une vigilance que sa trajectoire publique justifie.

Ce qui est en revanche documenté sans ambiguïté, c’est qu’Anthropic a refusé de céder sous pression et en a payé le prix — perte du contrat, qualification de risque national, procédure judiciaire engagée contre l’administration. OpenAI, pendant ce temps, est restée à la table et en a tiré bénéfice. Anthropic n’est pas pure pour autant — contrats Défense, investisseurs Google et Amazon, indépendance future non garantie. Mais sur ce cas précis, l’entreprise a refusé de franchir une ligne qu’elle s’était fixée, en sachant ce que ce refus lui coûterait. C’est très exactement le type d’arbitrage que les administrations européennes laissent au marché américain le soin de trancher, en achetant indistinctement les modèles des deux entreprises.

Pourquoi la dépendance technologique est-elle plus grave maintenant ?

Il faut ajouter à cela une raison structurelle, qui vaut indépendamment de Trump et indépendamment du moment californien. Construire aujourd’hui une dépendance technologique critique, c’est faire confiance non seulement aux dirigeants actuels du pays opérateur, mais à tous ses dirigeants futurs sur la durée d’amortissement de l’infrastructure. Cette durée se compte en décennies. Le nucléaire civil français a duré cinquante ans. Une infrastructure d’inférence aura à peu près la même longévité.

L’erreur intellectuelle consiste à juger une dépendance à la lumière de la situation politique présente. Le constitutionnalisme classique dit l’inverse : on ne juge pas une institution à sa direction actuelle, on la juge à sa résilience face à une direction hostile future. C’est le sens même des contrepouvoirs.

Or aucune démocratie occidentale ne peut aujourd’hui garantir qu’elle ne connaîtra pas, à l’horizon de la décennie, l’arrivée au pouvoir de dirigeants pour qui l’État de droit est un obstacle. Pas les États-Unis, manifestement. Pas l’Europe non plus — plusieurs États membres ont déjà fait cette expérience, d’autres en sont proches. Et la France elle-même ne peut pas en faire l’hypothèse.

Confier à un opérateur, quel qu’il soit, une infrastructure dont la souveraineté dépend d’une seule décision politique future, c’est exactement ce que la philosophie des contrepouvoirs nous enseigne à ne pas faire. Y compris quand cet opérateur est aujourd’hui un allié. Y compris quand il est aujourd’hui démocratique.

Minitel ou nucléaire ?

Deux précédents français permettent de poser le choix.

Le Minitel, dans les années quatre-vingt, c’était une avance technologique réelle, un acteur national fort, une infrastructure déployée à grande échelle avant ses concurrents. Et un échec stratégique total : la France a confondu avance technique et stratégie de plateforme, et s’est retrouvée en quelques années écrasée par une architecture dont les hubs étaient ailleurs. Avoir Minitel n’a pas suffi. Avoir Mistral ne suffira pas non plus, si l’effort s’arrête à la subvention d’un champion national.

Le nucléaire civil, dans la même décennie, c’est l’inverse. Une décision politique assumée, tenue sur cinquante ans, contre la facilité d’achat des centrales américaines. Pas un sujet de marché : un sujet de souveraineté traité comme tel. C’est cette ressource-là, l’électricité décarbonée construite par décision souveraine, que les hyperscalers américains regardent aujourd’hui. Le paradoxe est cruel : la France s’apprête à louer la souveraineté énergétique d’hier à ceux contre lesquels elle l’avait construite, pour financer la dépendance numérique de demain.

Entre Minitel et nucléaire, qu’est-ce qui faisait la différence ? Une seule chose. Le nucléaire a été traité comme un sujet politique. Le Minitel comme un sujet industriel. L’IA, aujourd’hui, est traitée comme un sujet industriel alors qu’elle est éminemment politique.

Ce qui devrait dépasser les clivages

Il y a quelque chose d’inhabituel dans ce diagnostic : il ne se range pas dans les cases ordinaires du débat politique. Le souverainiste devrait s’inquiéter de l’extraterritorialité juridique. Le libéral, de la concentration extraeuropéenne qui fausse la concurrence — Adam Smith écrivait déjà que la concurrence ne s’épanouit jamais d’elle-même contre les rentes et les privilèges. L’écologiste, de l’énergie française louée à des acteurs sans engagement de localisation de la valeur. Le démocrate, du risque institutionnel d’une concentration de pouvoir économique et informationnel sans contrepouvoirs effectifs. Le militaire, de la dépendance régalienne. Le syndicaliste, de l’asymétrie entre celui qui possède les modèles et celui qui en achète l’usage.

Ces sensibilités ne convergent jamais. Sur ce sujet, elles le devraient. C’est peut-être l’une des rares occasions, dans le moment politique présent, où un point d’accord est possible — non malgré les différences, mais parce que chacune des sensibilités y reconnaît son intérêt propre. Encore faut-il que la question soit posée dans les bons termes.

Quelques marches : Comment faire pour que la prise de conscience précède la dépendance plutôt qu’elle ne la suive ?

Quelques marches concrètes, petites, testables : Conditionner les marchés publics IA portant sur des données sensibles à un critère de juridiction des opérateurs — pas seulement de localisation des serveurs, dont l’audition Carniaux a démontré qu’elle ne suffit pas. Imposer la publication, au format ouvert, des conditions contractuelles d’inférence des administrations centrales : qui achète quoi, à qui, sous quelles clauses de rétention et de transmission. Réserver explicitement une fraction — pas la totalité, une fraction — de la capacité électrique disponible aux acteurs dont la juridiction n’expose pas leurs clients à des warrants extraterritoriaux. Faire passer la question, dans les commissions parlementaires, du registre industriel au registre constitutionnel : non plus « comment soutenir l’industrie », mais « quelles infrastructures relèvent du souverain » !

Falsifiabilité

À quoi reconnaîtra-t-on, dans deux ans, que ce diagnostic était excessif ? Si la commande publique européenne s’est progressivement réorientée vers des acteurs sans exposition extraterritoriale, et si aucun incident notable de transmission forcée n’a touché l’infrastructure d’inférence des administrations européennes, alors l’alerte aura été surévaluée. Si au contraire la dépendance s’est approfondie pendant que les incidents se sont multipliés, le diagnostic aura tenu.

Reste une question, qui n’appelle pas de réponse immédiate, mais qui devrait au moins être posée dans les hémicycles : à partir de quel seuil de dépendance considérera-t-on qu’on a basculé, et qui en décidera ?

Ivan BECERRIL
cofondateur de Deloslabs et de Buzzee Telecom

Mots clés : Arthur MenschIvan Becerril
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