Plus de 2 000 créateurs de contenus européens auraient été approchés par des personnes proches du Kremlin. La proposition était simple : publier, contre rémunération, des vidéos reprenant des éléments de langage prorusses sur la puissance militaire de Moscou, le risque de guerre mondiale ou la responsabilité de l’OTAN.
Selon une source des services de renseignement français citée par Le Monde en décembre 2024, une vingtaine d’influenceurs auraient accepté, dont neuf Français. Les profils recherchés ne parlaient pas nécessairement de défense ou de géopolitique. Leur intérêt résidait précisément dans leur apparente distance avec la propagande politique. Ils bénéficiaient d’une audience et d’une crédibilité construites autour du divertissement, du quotidien ou du lifestyle.
Cette opération ne relevait pas du clipping au sens strict. Elle en reprenait pourtant le principe industriel : fournir une matière narrative, recruter des diffuseurs, adapter les messages aux plateformes et récompenser leur circulation.
Le clipping vidéo est peut-être né pour promouvoir les streamers et les podcasteurs. Sa véritable innovation réside ailleurs : il transforme l’influence en chaîne de production distribuée.
Une armée de comptes plutôt qu’une grande campagne
Historiquement, une agence de clipping surveillait la presse et livrait à ses clients les articles qui les concernaient. Dans l’économie des créateurs, le terme désigne désormais le découpage d’un podcast, d’une interview ou d’un direct en une multitude de séquences courtes.
Une conversation d’une heure devient vingt vidéos verticales. Chaque extrait reçoit un titre, des sous-titres et une accroche destinée à interrompre le défilement. La même déclaration peut être présentée comme une révélation, une polémique, un conseil ou une humiliation, selon la communauté visée.
Le modèle dépasse toutefois le simple montage. Des agences et des plateformes recrutent des clippeurs indépendants, mettent à leur disposition une bibliothèque de contenus, puis les rémunèrent selon le nombre de vues générées. Les vidéos circulent depuis une constellation de comptes personnels plutôt que depuis la page officielle du commanditaire.
La campagne semble alors spontanée. L’utilisateur ne voit pas une publicité diffusée vingt fois, mais vingt personnes qui paraissent avoir choisi de parler du même sujet.
Le clipping vend ainsi moins un contenu qu’une présence artificiellement démultipliée.
Quand les algorithmes choisissent le discours
L’efficacité du dispositif ne repose pas sur la réussite de chaque vidéo. Elle naît du volume. Des dizaines de versions sont testées simultanément : différentes phrases d’ouverture, plusieurs titres, des montages plus agressifs ou plus émotionnels.
Les plateformes retiennent ensuite les variantes qui provoquent le plus d’arrêts, de commentaires, de partages ou de réactions. Le message politique n’est plus seulement défini par une équipe de campagne. Il est sélectionné en continu par les algorithmes.
Cette logique finit par influencer la parole elle-même. Une interview complexe produit peu de fragments efficaces lorsqu’elle repose sur la nuance, les réserves et les démonstrations longues. À l’inverse, une opposition tranchée, une formule définitive ou une attaque personnelle se découpe facilement.
Le contenu long devient donc un gisement. Certains échanges semblent désormais conçus en amont pour produire des extraits autonomes. La conversation n’est plus seulement filmée puis découpée : elle est organisée afin d’alimenter la machine à clips.
La politique connaissait déjà les petites phrases destinées au journal télévisé. Elle dispose maintenant d’un système capable de fabriquer, tester et diffuser des centaines de petites phrases auprès de publics différents.
La présidentielle de 2027 dans le viseur
La séquence politique française du début du mois d’août 2026 offre un aperçu de la bataille à venir. En quelques jours, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann et Édouard Philippe ont été visés par des opérations de déstabilisation en ligne attribuées à des réseaux prorusses.
L’entourage de Gabriel Attal a dénoncé une « ingérence en provenance de Russie ». Raphaël Glucksmann a été pris pour cible par un faux média reprenant les codes graphiques du site Blast afin de diffuser une vidéo truquée. Selon Le Monde, il s’agissait de la troisième opération du même type visant en quelques jours des personnalités susceptibles de participer à l’élection présidentielle de 2027.
Il faut distinguer clairement ces attaques des campagnes commerciales de clipping. Les premières relèvent de l’ingérence et de la manipulation de l’information. Les secondes constituent un outil de communication qui reste licite lorsqu’il est transparent et respecte les droits sur les contenus.
Le rapprochement porte sur leur infrastructure. Dans les deux cas, le message est fragmenté, adapté à plusieurs audiences, relayé par des comptes multiples et optimisé selon les réactions du public.
Le clipping montre comment distribuer massivement une parole réelle. La désinformation applique la même méthode à une parole falsifiée, détournée ou entièrement inventée.
Les Russes ont compris la fragmentation de l’opinion
Les opérations russes documentées ces dernières années ne reposent généralement pas sur un média officiel annonçant ouvertement son origine. Elles utilisent de faux sites d’information, de prétendus journalistes, des vidéos fabriquées et des réseaux de comptes chargés de donner au récit une apparence de circulation naturelle.
Viginum a analysé 77 opérations informationnelles conduites entre 2023 et 2025 par Storm-1516, un mode opératoire attribué à la Russie. Le service français estime que ces activités constituent une menace importante pour le débat public numérique français et européen.
En février 2026, Viginum a par exemple identifié la diffusion d’une fausse vidéo prétendant relier Emmanuel Macron à l’affaire Epstein. L’opération s’appuyait sur les méthodes déjà documentées de Storm-1516 : fabrication d’un contenu, emprunt des codes journalistiques et diffusion coordonnée sur les plateformes.
L’objectif ne consiste pas toujours à imposer une croyance précise. Il peut suffire de créer un doute, d’affaiblir une personnalité, de détourner l’attention ou de rendre toute information suspecte.
La propagande de masse traditionnelle adressait le même message à l’ensemble de la population. La manipulation contemporaine procède par segmentation. Une vidéo parle du coût de la guerre, une autre de la corruption des élites, une troisième de l’insécurité et une quatrième de la supposée soumission des médias.
Ces récits peuvent même se contredire. Leur cohérence compte moins que leur capacité à rencontrer les peurs et les colères propres à chaque groupe.
L’effet de foule sans la foule
La répétition joue ici un rôle central. Lorsqu’un utilisateur rencontre dix fois la même idée, portée par dix comptes différents, il peut croire qu’elle correspond à une opinion largement partagée.
Cette impression produit un effet de preuve sociale. Le nombre apparent de relais finit par se substituer à la solidité de l’information.
L’élection présidentielle roumaine de 2024 a fourni un avertissement. Viginum a étudié l’utilisation de TikTok pour promouvoir artificiellement certains contenus et mobiliser des influenceurs autour de la candidature de Călin Georgescu. Le ministère français des Affaires étrangères estimait alors que des méthodes comparables risquaient d’être reproduites en France.
La menace ne vient donc pas seulement des faux contenus. Elle vient aussi des faux mouvements de foule : tendances artificielles, commentaires coordonnés, influenceurs rémunérés et multiplication de comptes donnant l’impression d’un élan populaire.
À l’approche de 2027, un candidat ne sera pas seulement jugé sur son programme, ses meetings ou ses passages télévisés. Il le sera aussi dans un espace où chaque phrase peut être découpée, détournée et confrontée à des milliers de variantes concurrentes.
L’intelligence artificielle change l’échelle
Le clipping reposait autrefois sur le travail de monteurs humains. L’intelligence artificielle automatise progressivement la transcription, la détection des passages marquants, le recadrage vertical, les sous-titres, la traduction et la génération de titres.
Elle facilite également la production de faux journalistes, de voix synthétiques et de vidéos truquées. Dans un rapport consacré à la menace informationnelle liée à l’IA, Viginum soulignait déjà la baisse des coûts de fabrication et d’adaptation des contenus malveillants.
Une même attaque peut désormais être déclinée rapidement dans plusieurs langues, ajustée à différents électorats et diffusée par des personnages numériques adaptés à chaque plateforme.
La manipulation de masse n’a plus besoin d’un message de masse. Elle fabrique un message pour chaque segment de la population.
Après les fermes de contenus, les fermes de perceptions
Les médias sont eux-mêmes pris dans cette transformation. Pour exister sur les plateformes, ils découpent leurs interviews, isolent les déclarations fortes et adaptent leurs titres aux formats courts. Cette stratégie répond à une réalité : une part croissante de l’information est rencontrée dans les flux sociaux sans passage préalable par la page d’accueil d’un journal.
Le risque apparaît lorsque le potentiel de diffusion commence à déterminer la valeur éditoriale. Une confrontation produit davantage de clips qu’une explication nuancée. Une phrase brutale voyage mieux qu’un raisonnement. Une polémique artificielle alimente plus facilement les algorithmes qu’une enquête sans personnage spectaculaire.
Après les fermes de contenus destinées à conquérir Google, les plateformes favorisent ainsi l’apparition de fermes de perceptions. Leur fonction ne consiste pas nécessairement à démontrer qu’une information est vraie. Elles cherchent à faire croire qu’un sujet domine, qu’un candidat progresse, qu’une colère se généralise ou que plus personne ne fait confiance aux institutions.
Face à une vidéo virale, demander si elle est authentique ne suffira bientôt plus. Il faudra aussi examiner pourquoi elle apparaît à cet instant, qui organise sa multiplication, quels comptes la diffusent et quelle perception collective sa répétition cherche à installer.
Le clipping avait commencé comme une méthode efficace pour recycler les podcasts. Il devient l’une des infrastructures possibles de la prochaine bataille politique. Dans l’espace numérique, l’influence appartient de moins en moins à celui qui prononce une phrase et de plus en plus à celui qui maîtrise sa reproduction.
Arnaud DEGRESE
Agence SHOKOLA









