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Cinéma et intelligence artificielle : à La Ciotat, la fin de l’effet « waouh »

Les 2 et 3 octobre 2026, le SHAIKE AI Film Festival réunissait à La Ciotat réalisateurs traditionnels, créateurs de films générés par intelligence artificielle et professionnels de l’audiovisuel. Dans la ville où les frères Lumière ont tourné leur célèbre arrivée d’un train, cette première édition a révélé une évolution des pratiques. L’IA ne sert plus seulement à produire des images spectaculaires. Elle entre dans les méthodes de réalisation, transforme les économies de production et contribue à l’émergence de nouvelles signatures artistiques. Avec une question centrale : quand la fabrication des images devient plus accessible, où se situe désormais la valeur du cinéma ?

10 octobre 2026
in ACTUALITÉS, AGENDA, VIDÉOS IA
Temps de lecture : 16 minutes
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Cinéma et intelligence artificielle : à La Ciotat, la fin de l’effet « waouh »

© GPT Image 2.5

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À La Ciotat, le cinéma reprend ses droits sur la technologie

Le choix de La Ciotat ne devait rien au hasard. Plus de 130 ans après le passage du train immortalisé par les frères Lumière, la ville accueillait les 2 et 3 octobre 2026 la première édition du SHAIKE AI Film Festival. Organisé par SHAIKE, communauté de réalisateurs fondée par Jérémy Angelier, avec le soutien de la municipalité, l’événement investissait notamment l’Eden-Théâtre, considéré comme le plus ancien cinéma encore en activité au monde. Un lieu chargé d’histoire pour accueillir une génération de cinéastes qui commence à redéfinir les frontières de la création audiovisuelle.

Le festival avait reçu environ 500 films, avec trois finalistes retenus dans chacune des catégories. Particularité de la compétition : aucune séparation entre les productions traditionnelles et celles réalisées avec l’intelligence artificielle. « On ne fait pas de ligne rouge. Nous, on s’en fout, on veut voir des beaux films », résume Jérémy Angelier. Une position qui traduit l’ambition de l’événement : évaluer les œuvres pour leur réalisation, leur écriture et les émotions qu’elles suscitent, plutôt que pour les technologies utilisées.

Dreamina, la plateforme de ByteDance intégrant notamment Seedance 2.5, figurait parmi les partenaires de cette première édition. Pourtant, malgré la présence de nombreux spécialistes des modèles génératifs, la technologie n’a pas dominé les discussions. Les échanges ont davantage porté sur le récit, la direction d’acteurs, les méthodes de production, la propriété intellectuelle et la recherche d’une identité artistique. Les films qui ont retenu l’attention ne sont pas nécessairement ceux qui multipliaient les prouesses visuelles, mais ceux qui parvenaient à construire un univers cohérent et à susciter une émotion.

Cette évolution témoigne d’une forme de maturité. Les réalisateurs les plus expérimentés ne cherchent plus seulement à démontrer les capacités des modèles. Ils les intègrent à des projets personnels, parfois très ambitieux, qui auraient exigé des moyens financiers et humains considérables avec les méthodes traditionnelles. L’IA devient alors un instrument de production parmi d’autres, tandis que la qualité de la réalisation retrouve une place centrale dans l’appréciation des œuvres.

Cinéma et intelligence artificielle : à La Ciotat, la fin de l’effet « waouh »

Réalisateurs et comédiens : la sensibilité humaine reste au centre

Le vendredi était consacré aux professionnels, avec cinq tables rondes organisées devant un public international et principalement conduites en anglais. La première, animée par Matt Szymanowski, réunissait Olivier Dahan, président du jury et réalisateur de La Môme, Jacques Malaterre, Toby Hyder, Mark Wachholz et Marcin Rossa. Les échanges ont rapidement dépassé les performances techniques des outils pour aborder la place du réalisateur, le travail des comédiens et la relation entre maîtrise artistique et imprévu.

Jacques Malaterre, connu pour ses reconstitutions de la préhistoire au cinéma, considère l’IA comme une assistante utile à la recherche et à l’écriture. Il défend néanmoins la nécessité de conserver un réalisateur aux commandes et rappelle l’importance des accidents de tournage. Une mise au point imparfaite, un geste inattendu ou une erreur de comédien peuvent produire des moments de cinéma particulièrement forts. Face à des systèmes entraînés à générer des résultats visuellement maîtrisés, ces imperfections constituent, selon lui, une part essentielle de la création.

Toby Hyder privilégie également une approche hybride. Il conserve les véritables comédiens pour les scènes émotionnelles et réserve l’intelligence artificielle aux figurants, aux décors ou à certaines séquences dangereuses. Son interrogation dépasse toutefois l’organisation des tournages. Les modèles savent désormais simuler une performance d’acteur, obligeant l’industrie à réfléchir à la valeur qu’elle accorde à une interprétation humaine. Marcin Rossa, fondateur de CREAIT.ME, a de son côté présenté Freedom, un film de vingt minutes réalisé avec une seule journée de prises de vues réelles, puis complété grâce à la capture de mouvement et à la génération de décors et de costumes.

Mark Wachholz, scénariste devenu réalisateur spécialisé dans l’IA, décrit une manière différente de construire ses films. Il travaille directement avec les images, explorant des esthétiques parfois difficiles à exprimer avec des mots. Olivier Dahan a ramené le débat à une dimension plus fondamentale : la mise en scène relève avant tout de la sensibilité. La taille de l’équipe, les moyens mobilisés et la nature des outils ne déterminent pas, à eux seuls, la personnalité d’une œuvre. Derrière la fascination pour les nouvelles technologies, la question du regard artistique demeure entière.

Cinéma et intelligence artificielle : à La Ciotat, la fin de l’effet « waouh »

Des productions plus rapides, mais pas toujours moins coûteuses

La transformation des modèles économiques constituait un autre sujet majeur du festival. La promesse de produire des images dignes d’un blockbuster avec un budget de 250 000 dollars nourrit de nombreuses ambitions, mais les expériences présentées à La Ciotat invitent à distinguer les gains de productivité des économies réelles. Les outils génératifs réduisent certaines contraintes matérielles, sans faire disparaître les exigences de préparation, de direction artistique et de contrôle.

Jean Mach, fondateur d’Inevitable, défend un modèle de studio hybride dans lequel les comédiens sont enregistrés en capture de mouvement avant d’être transformés visuellement par intelligence artificielle. Le réalisateur conserve le choix des séquences et des représentations finales. L’entrepreneur revendique neuf à dix contrats, dont une série consacrée à François Mitterrand, développée avec l’accord de sa famille. Cette organisation illustre l’émergence de méthodes de production qui combinent interprétation réelle et fabrication numérique des environnements.

Lola Grumbach, responsable des projets IA de Studio TF1, a apporté un éclairage plus nuancé sur les coûts. Dans certaines situations, la génération d’images présente des avantages évidents. Remplacer une véritable mygale par un animal numérique évite, par exemple, d’exposer les comédiens et les équipes à des contraintes de sécurité. En revanche, sur un téléfilm à petit budget, une modification de saison réalisée avec l’IA a accéléré la production sans pour autant diminuer les dépenses. Chez TF1, l’intégration de ces technologies s’accompagne, selon elle, d’une montée en compétences des équipes plutôt que d’une réduction systématique des effectifs.

La haute couture offre une autre illustration de cette complexité. Le couturier Alexis Mabille et Nicolas Gagnon ont présenté la fabrication d’un défilé conçu avec l’intelligence artificielle. La reproduction fidèle des tissus, des broderies et des coutures a nécessité plusieurs mois de travail, silhouette après silhouette. Loin de l’image d’une production obtenue en quelques instructions, leur expérience souligne l’importance des itérations et de la précision artistique. L’IA accélère certaines opérations, mais les standards de qualité imposés par les métiers d’excellence restent particulièrement exigeants.

D’autres modèles émergent autour de la personnalisation. Fabrice Nadjari, cofondateur de Mini Studio, développe des dessins animés 3D dans lesquels les enfants deviennent les personnages principaux. Des ateliers étaient proposés le samedi à la médiathèque Simone Veil de La Ciotat, témoignant de l’intérêt de ces technologies pour de nouvelles formes de création destinées au grand public. Entre productions hybrides, automatisation de séquences complexes et contenus personnalisés, les usages se diversifient. Leur rentabilité dépend toutefois de la nature des projets, des volumes produits et des compétences nécessaires à leur réalisation.

Publicité et effets visuels : la valeur se déplace vers le style et le savoir-faire

Dans la publicité, l’intelligence artificielle favorise l’émergence de nouvelles signatures créatives. La table ronde animée par Chris Branch, fondateur de Seedlily et de l’AI Live Show, a notamment mis en évidence la progression des spec ads, ces publicités réalisées sans commande préalable pour attirer l’attention des marques. Andy Gordon, cofondateur des Bionic Awards, estime que certaines des créations les plus originales sont aujourd’hui issues de cette pratique. À mesure que les outils de génération se démocratisent, les annonceurs pourraient davantage sélectionner leurs réalisateurs pour leur univers artistique que pour leur seule maîtrise technique.

Alexandre Garnier, connu sous le nom d’ARLO, constate déjà une évolution dans les attentes des clients. Les démonstrations de modèles laissent progressivement place à des projets construits autour d’une histoire, d’une intention et d’un parti pris visuel. Il rappelle néanmoins qu’une production publicitaire intégrant l’IA nécessite une équipe, des méthodes de travail et un budget adaptés. Jovardi insiste pour sa part sur les conséquences culturelles de cette évolution, notamment sur notre rapport aux images et à leur authenticité. Rosa Lykiardopoulos, alias Rit.AI, illustre enfin la force d’une identité artistique reconnaissable à travers des publicités spéculatives et des personnages extravagants, notamment ses poupées gonflables aux codes esthétiques volontairement excessifs.

Cette valorisation du style accompagne une transformation plus large des métiers de l’image. Lorsque la fabrication d’un visuel devient accessible à un grand nombre de créateurs, la différence se construit davantage dans le choix des références, la cohérence de l’univers, la qualité de l’exécution et la capacité à défendre une intention. Pour les agences et les marques, l’enjeu dépasse donc l’adoption d’un nouvel outil. Il concerne la manière de sélectionner les talents, de concevoir les campagnes et d’évaluer une proposition créative.

Le secteur des effets visuels connaît une évolution comparable. Seb Caudron, superviseur VFX passé par MPC, BUF et Framestore, également collaborateur de longue date de Daft Punk, affirme que certains modèles livrent désormais des plans répondant aux standards professionnels. Cette maturité ne dispense pas d’un travail de sélection. Lorsqu’un producteur lui demande de réaliser un plan avec l’IA, il teste plusieurs modèles afin de trouver celui dont le rendu correspond le mieux aux textures et à l’esthétique des images déjà tournées. Il espère notamment que ces technologies redonneront une plus grande autonomie artistique à de petites équipes, face à l’organisation parfois très industrialisée des grandes productions.

Chervin Shafaghi, cofondateur de NoidStudio, rappelle que le machine learning intervient depuis plusieurs années dans les chaînes de fabrication des effets visuels. Sur The Substance, le nettoyage des marqueurs de suivi placés sur le visage de Demi Moore a notamment bénéficié de techniques d’intelligence artificielle, remplaçant une partie des interventions auparavant effectuées image par image. Le réalisateur pakistanais Aown Raza a présenté une autre expérience, celle d’un film mettant en scène un dragon qui aurait dépassé les 60 millions de vues sur YouTube. Dans un pays où les studios spécialisés en effets visuels restent peu nombreux, les modèles génératifs ouvrent de nouvelles perspectives de production.

Pour Bruno Detante et Stéphane Benini, le métier consiste désormais à partager son temps entre trois activités : tester les outils, créer et expliquer aux clients les possibilités comme les limites de l’intelligence artificielle. Stéphane Benini souligne le décalage entre la vitesse d’évolution des modèles, parfois renouvelés en quelques semaines, et celle nécessaire à la formation d’un regard artistique. Le goût ne se télécharge pas avec une nouvelle version logicielle. Il se construit à travers les expériences, la culture et les choix accumulés au fil d’une carrière.

Droit d’auteur : une industrie confrontée à ses responsabilités

La question juridique a occupé une place importante dans les discussions. Seule table ronde organisée en français, elle a été traduite en direct par Jérémy Angelier pour le public international, dans un exercice que Jean-Baptiste Viet compare avec humour à celui de Nelson Monfort. Derrière cette parenthèse légère, les échanges ont révélé l’ampleur des incertitudes qui accompagnent la généralisation des outils génératifs dans la production audiovisuelle.

Coline Teboul, avocate spécialisée en propriété intellectuelle et en intelligence artificielle, distingue deux dimensions essentielles. La première concerne les données utilisées pour entraîner les modèles, avec les exceptions européennes relatives à la fouille de textes et de données et les mécanismes d’opposition des titulaires de droits, notamment l’opt-out. La seconde porte sur les contenus générés et leur éventuelle protection. En droit français, le droit d’auteur repose notamment sur l’originalité de l’œuvre et l’expression de choix créatifs humains. Pour les réalisateurs, documenter les intentions, les instructions successives, les modifications et les décisions artistiques devient ainsi une précaution importante.

Lucas Lassus, de Capgemini, distingue trois niveaux de responsabilité : le concepteur du modèle, l’acteur qui le spécialise et celui qui l’utilise. Alexis Lacroix, cofondateur d’OHC, a présenté un label destiné à identifier les œuvres majoritairement humaines, qui pourrait notamment servir de repère à des organismes de financement comme le CNC. Emmanuel Vergès, de l’Observatoire des politiques culturelles, décrit quant à lui un secteur partagé entre fascination pour les possibilités offertes par l’IA et inquiétude devant les conséquences sur les métiers, les droits et la création.

Thierry Brunet, magistrat honoraire, a proposé une lecture plus directe des futurs contentieux, autour de deux interrogations : y a-t-il eu tricherie et existe-t-il une victime ? Il anticipe un volume considérable de litiges, tout en conservant une vision optimiste de la place de l’imaginaire humain. Sa conclusion, sous la forme d’une lecture de haïkus, rappelait à sa manière que les questions soulevées par l’IA ne se limitent pas aux textes réglementaires. Pour le cinéma, l’enjeu consiste désormais à articuler liberté de création, traçabilité des usages et sécurité juridique des œuvres diffusées.

De la génération d’images à la construction d’un véritable film

Les démonstrations technologiques organisées entre les conférences ont montré que les outils cherchent désormais à répondre aux contraintes des productions audiovisuelles. Dreamina a notamment présenté son espace Canvas, conçu pour réunir les instructions, les références visuelles, les personnages et les différentes versions d’un projet. Une timeline facilite l’organisation des séquences avant leur export vers des logiciels de montage comme Premiere Pro et Final Cut Pro. L’approche traduit une évolution des interfaces, qui s’éloignent de la simple génération ponctuelle pour accompagner des projets plus structurés.

La présentation de Seedance 2.5 mettait également en avant un sample mode, destiné à produire des prévisualisations en 480p avec une consommation réduite de crédits. Les plans retenus sont ensuite générés en 1080p, limitant ainsi le coût des multiples essais nécessaires à une séquence aboutie. Melody Bossan, membre du duo Ethereal Moon, a illustré cette logique de préparation en présentant sa méthode de création d’une bible visuelle. Fiches personnages, panoramas et références esthétiques servent à maintenir la cohérence d’une micro-série malgré les nombreuses générations successives.

Cette rigueur se retrouve dans les œuvres récompensées. Ethereal Moon a obtenu le prix de la meilleure animation pour Altered State, un film consacré au deuil et à l’amour, porté par des personnages aux yeux écarquillés qui composent une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Selon les éléments présentés au festival, le projet a nécessité une année d’écriture pour deux semaines de production vidéo. Ce rapport entre préparation et fabrication résume une caractéristique majeure de la création générative : la rapidité de génération des images ne réduit pas nécessairement le temps consacré à la conception de l’œuvre.

Les productions hybrides ont également retenu l’attention du public. Le clip Last Dance with Mary Jane de Snoop Dogg, récompensé dans sa catégorie, associe 2D, 3D, motion design et intelligence artificielle. Sur grand écran, la combinaison de ces techniques produit des images dont l’origine devient parfois difficile à identifier. « L’IA est devenue assez qualitative pour qu’on ne fasse plus la différence si c’est bien réalisé », observe Jérémy Angelier. Cette évolution déplace progressivement l’attention du spectateur vers la cohérence de la réalisation, même si elle pose parallèlement de nouvelles questions sur l’authenticité des images.

Cinéma et intelligence artificielle : à La Ciotat, la fin de l’effet « waouh »

À l’Eden, la rencontre de deux générations de cinéastes

La remise des prix, organisée le vendredi soir à l’Eden-Théâtre, a donné une dimension particulière à cette première édition. Devant une salle réunissant créateurs, professionnels et réalisateurs confirmés, dont Olivier Dahan, plusieurs œuvres ont été distinguées pour leurs qualités narratives et artistiques. Le Grand Prix a été attribué à A Message for the Butterfly, réalisé par Zuxin Hou et Mark Wachholz. Leur collaboration associe une réalisatrice chinoise formée aux méthodes traditionnelles du cinéma et un réalisateur allemand spécialisé dans l’intelligence artificielle, illustrant les rapprochements qui se développent entre deux univers de création.

Le court-métrage Incubus, signé Julien Prevost, a également marqué la cérémonie. Jean-Baptiste Viet, présent dans la salle, raconte que le réalisateur, assis à ses côtés, ne s’attendait pas à recevoir le prix du meilleur court-métrage. Le film, qui explore la psychologie de ses personnages, a été fabriqué en deux semaines. Jérémy Angelier a néanmoins apporté une précision révélatrice : « Deux semaines plus quinze ans d’expérience. » Cette remarque rappelle que la durée de production ne reflète pas toujours la somme des compétences mobilisées pour concevoir une œuvre.

La cérémonie a aussi rappelé les obstacles qui subsistent dans un secteur pourtant de plus en plus international. Le réalisateur tunisien Zoubeir Jlassi, récompensé pour le pilote de série Boussadia, n’a pas pu faire le déplacement en raison d’un problème de visa. Alors que les outils génératifs facilitent les collaborations entre créateurs éloignés géographiquement, la circulation des professionnels reste soumise à des contraintes administratives très concrètes. Cette situation contrastait avec l’esprit d’ouverture revendiqué par le festival et la diversité des nationalités représentées.

Cent créateurs, trente pays et une minute pour célébrer le cinéma

Le samedi, le festival s’ouvrait au grand public avec un exercice collectif organisé à la Halle. Une centaine de créateurs venus de plus de trente pays disposaient d’une journée pour réaliser, à l’aide de Seedance 2.5 sur Dreamina, une vidéo d’une minute conçue comme une lettre d’amour au cinéma. L’objectif n’était pas seulement de présenter les capacités d’un modèle, mais d’inviter chaque participant à mobiliser ses propres références et à construire une proposition artistique dans un temps limité.

Jean-Baptiste Viet s’est lui-même prêté à l’exercice, en réalisant pour sa chaîne YouTube un film nourri de références à l’un de ses cinéastes favoris. Il en a profité pour interroger plusieurs participants sur leurs méthodes de fabrication, notamment sur la manière de faire parler les personnages générés et de préserver leur cohérence visuelle. Florent, connu sous le pseudonyme Le Bretzel, et Stéphane Gallieni, alias Incognito Influencer, ont partagé leurs pratiques entre deux sessions de génération. Ces échanges témoignent du développement de savoir-faire spécifiques autour des personnages, des voix, des mouvements et de la continuité entre les plans.

La journée s’est achevée avec l’avant-première de Super Me, un long-métrage d’environ quatre-vingt-dix minutes réalisé par le Brésilien Marcello Pressotto. Coproduit par SHAIKE et Fernando Meirelles, réalisateur de La Cité de Dieu, le film a été entièrement fabriqué avec l’intelligence artificielle. Son existence témoigne des ambitions croissantes de cette nouvelle génération de cinéastes, désormais engagée dans des formats plus longs où les contraintes de continuité narrative, de cohérence des personnages et de maintien de l’attention deviennent déterminantes.

Le film doit rejoindre la plateforme SHAIKE, qui revendique déjà 2 000 films et une communauté de 500 réalisateurs. Au-delà de l’organisation d’un événement annuel, la structure cherche ainsi à réunir production, diffusion et communauté professionnelle autour des nouvelles formes de cinéma. Le festival apparaît dans cette perspective comme une vitrine des créations, mais également comme un espace d’échanges de pratiques et de consolidation d’un secteur encore jeune.

Le cinéma génératif entre dans une nouvelle étape

Cette première édition du SHAIKE AI Film Festival aura surtout montré les limites d’une lecture exclusivement technologique du cinéma génératif. Les modèles progressent rapidement, certaines étapes de fabrication s’accélèrent et des projets autrefois difficiles à financer deviennent envisageables avec des équipes réduites. Mais les expériences présentées à La Ciotat rappellent que la qualité d’une œuvre repose sur une combinaison de compétences artistiques, narratives, techniques et organisationnelles. Le gain de productivité ne constitue ni une garantie de rentabilité ni une preuve de qualité.

L’évolution concerne également l’organisation de l’industrie. Les comédiens interrogent la valeur de leur interprétation, les réalisateurs défendent leur liberté artistique, les studios adaptent leurs méthodes et les producteurs cherchent de nouveaux équilibres économiques. Les agences publicitaires découvrent d’autres manières de travailler avec les créateurs, tandis que les professionnels des effets visuels voient évoluer leurs outils et leurs responsabilités. À ces transformations s’ajoutent les incertitudes juridiques liées aux données d’entraînement, à la protection des œuvres et à la traçabilité des processus créatifs.

Un enseignement revient dans plusieurs interventions : la maîtrise des modèles ne suffit pas à faire un réalisateur. Les œuvres les plus remarquées reposent souvent sur des années d’expérience, une véritable culture visuelle et un travail d’écriture approfondi. Les deux semaines nécessaires à la fabrication d’Incubus, comme celles consacrées à la production d’Altered State, ne doivent pas masquer le temps de formation, de réflexion et de préparation qui précède la génération des images. L’IA change la manière de produire, sans effacer les exigences qui donnent sa singularité à une œuvre.

Plus de 130 ans après les premières images des frères Lumière, La Ciotat a donc accueilli une nouvelle étape de l’histoire des techniques cinématographiques. La comparaison ne préjuge ni de l’avenir artistique du cinéma génératif ni de sa place dans l’industrie. Elle souligne plutôt une continuité : chaque évolution des moyens de production oblige les créateurs à réinterroger leur langage, leurs pratiques et leur relation au public. À l’issue de cette première édition, une conviction se dégage : l’avenir du cinéma avec IA se jouera moins dans la seule puissance des modèles que dans la capacité des réalisateurs à en faire des instruments au service de leur imaginaire.

Jean-Baptiste VIET

Palmarès du SHAIKE AI Film Festival 2026

  • Grand Prix : A Message for the Butterfly, Zuxin Hou et Mark Wachholz (Chine, Allemagne).
  • Meilleur documentaire : The Next Second, Jacek Kadaj (Pologne).
  • Meilleur clip : Last Dance with Mary Jane, Dave Meyers et Temple Caché — Kelzang Ravach et Marion Castéra (États-Unis, France).
  • Meilleur court-métrage : Incubus, Julien Prevost (France).
  • Meilleur drame court : The Caretaker, Mickael Obadia (Israël).
  • Meilleure publicité : Maserati, 100 Years of the Trident, Stéphane Benini et Bruno Detante (Portugal, France).
  • Meilleure animation : Altered State, Ethereal Moon (France).
  • Meilleur pilote de série : Boussadia, Zoubeir Jlassi (Tunisie).
Mots clés : CinémaJean-Baptiste VietShaike
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