J’étais dans la salle, non pas comme observateur, mais comme praticien. Depuis 2014, j’analyse des architectures technologiques, des chaînes de dépendance, des systèmes d’information critiques et le coût réel de ces dépendances lorsqu’elles deviennent visibles trop tard.
Je me souviens précisément du moment où Palantir a cessé d’être une référence discrète, connue des initiés du renseignement et de la défense, pour devenir un sujet institutionnel ouvert. Ce moment se situe entre 2015 et 2017. Quelques réunions, pas beaucoup, mais suffisamment pour comprendre que le débat ne portait déjà pas seulement sur un logiciel américain. Il portait sur une question beaucoup plus simple, beaucoup plus dure : qui maîtrise les architectures sur lesquelles reposent des capacités souveraines françaises ?
Une technologie remarquable. Là commence le problème.
Soyons précis : Palantir n’est pas devenu un sujet sensible parce que l’outil était mauvais. Il l’est devenu parce qu’il était bon. Dès les années 2010, l’entreprise a compris avant beaucoup d’autres que l’explosion des volumes de données allait transformer le travail des services de renseignement, des forces armées, des administrations de sécurité et des grands groupes industriels.
Le problème n’était plus seulement de collecter de l’information. Il fallait l’ingérer, la normaliser, la croiser, la représenter, la rendre exploitable, puis réduire le délai entre l’alerte faible et la décision. Centralisation, corrélation, visualisation, priorisation : la chaîne répondait à un besoin opérationnel réel.
L’interface était fluide, la capacité à absorber des données hétérogènes était sérieuse, et l’outil savait faire dialoguer des bases structurées, des documents, des flux, des métadonnées, des signaux faibles et des graphes relationnels. Dans certains contextes, notamment antiterroristes, le gain de temps pouvait avoir une valeur opérationnelle majeure.
Ce point ne doit pas être minimisé, car le problème stratégique commence précisément là. Une plateforme d’analyse de données ne vend pas seulement une interface. Elle vend une manière d’organiser la perception, de structurer les données, de hiérarchiser les alertes, de rendre visibles certains liens et d’en laisser d’autres dans l’ombre.
Une plateforme de ce type n’est jamais seulement un logiciel. Elle impose des connecteurs, des formats, des droits d’accès, des journaux d’audit, des règles de gouvernance, des couches de maintenance, des modèles de déploiement et des contraintes de réversibilité. Dans les secteurs sensibles, la souveraineté ne se mesure donc pas seulement à la localisation des serveurs ou à la propriété juridique de la donnée. Elle se mesure à la capacité de comprendre, maintenir, auditer, modifier, remplacer et faire évoluer toute la chaîne.
Sur ce terrain, la maîtrise du produit n’était pas dans les mains de ceux qui l’utilisaient.
Le débat qui a failli ne pas avoir lieu
Dès 2016, certains décideurs ont posé les bonnes questions. Pas la majorité, mais une minorité suffisamment lucide pour lire une architecture au-delà de son interface. Dans les salles, la fracture était nette entre les utilisateurs satisfaits d’un outil performant et ceux qui voyaient déjà le coût caché de cette performance.
D’un côté, les opérationnels constataient que l’outil fonctionnait, accélérait les analyses, réduisait le temps entre collecte, recoupement et action, puis répondait à un besoin immédiat dans un contexte de pression sécuritaire exceptionnelle. De l’autre, plusieurs voix rappelaient que cette efficacité avait un prix, non pas seulement budgétaire, mais structurel.
Ce prix, c’était la dépendance. Pas la dépendance conjoncturelle d’un contrat que l’on renégocie, ni seulement le risque qu’un éditeur augmente ses tarifs ou modifie ses conditions commerciales. Une dépendance plus profonde, liée aux feuilles de route produit, aux cycles de mise à jour, aux choix d’architecture, aux formats, aux connecteurs, aux équipes de support, aux clauses de réversibilité, aux couches d’hébergement et aux arbitrages d’une entreprise étrangère.
Dans un système critique, la question fondamentale tient en une formule très simple : qui peut dégrader notre capacité d’action ? Lorsque la réponse se trouve hors de nos frontières, le sujet cesse d’être uniquement technique. Il devient stratégique.
La donnée n’est pas neutre. Son architecture non plus.
Le vrai sujet n’était pas Palantir. Palantir en était le révélateur. La donnée n’existe jamais seule : elle circule dans une chaîne où elle est collectée, qualifiée, nettoyée, indexée, croisée, visualisée, priorisée, conservée, effacée ou transférée.
À chaque étape, des choix techniques deviennent des choix politiques. Quels jeux de données sont considérés comme fiables ? Quels signaux remontent dans l’interface ? Quels liens sont suggérés ? Quels accès sont tracés ? Quels exports sont autorisés ? Quelle institution détient la connaissance fine du modèle de données ? Qui sait reconstruire le système si le fournisseur se retire ? Qui possède l’historique des configurations ? Qui dispose de la compétence interne suffisante pour auditer une anomalie ?
La souveraineté numérique se joue dans ces questions concrètes, pas dans les slogans. Une administration peut garder ses données sur son sol tout en dépendant d’un éditeur étranger pour les rendre intelligibles. Elle peut conserver juridiquement la propriété des données tout en perdant la maîtrise opérationnelle des chaînes de traitement. Elle peut affirmer contrôler ses décisions tout en s’appuyant sur une architecture dont elle ne maîtrise ni l’évolution, ni les dépendances, ni la réversibilité complète.
La bonne question n’est donc pas seulement de savoir où sont les données. Elle consiste à identifier qui contrôle le système qui donne sens à ces données.
La guerre des architectures n’est pas une métaphore
J’appelle cela la guerre des architectures. La compétition géopolitique ne se joue plus seulement sur les bases militaires, les réseaux diplomatiques, les routes maritimes ou les chaînes industrielles. Elle se joue aussi dans les infrastructures numériques, les clouds, les standards, les protocoles, les modèles de données, les outils d’analyse, les couches d’IA, les bibliothèques logicielles et les plateformes qui structurent la décision publique.
Celui qui conçoit l’architecture maîtrise les flux. Celui qui maîtrise les flux oriente les capacités. Celui qui oriente les capacités influence, à terme, la décision. Cette logique ne relève pas d’une thèse abstraite : je l’observe depuis 2014 dans les dossiers, les due diligences, les audits de dépendance et les conversations avec des officiers, des ingénieurs, des responsables de programmes et des industriels confrontés à une réalité simple. Ils opèrent chaque jour dans des environnements qu’ils ne contrôlent pas entièrement.
Le choix du nom « Palantir » avait presque valeur d’avertissement. Dans l’univers de Tolkien, le palantír est une pierre de vision qui sert à voir loin, mais aussi à être vu et parfois manipulé par celui qui contrôle la pierre. La métaphore était là dès le départ, et elle méritait d’être lue comme telle.
L’efficacité immédiate n’est pas la sécurité de long terme
Le cas Palantir dépassait largement un seul éditeur. Il révélait une tendance plus générale : confondre efficacité opérationnelle immédiate et sécurité stratégique de long terme. Cloud étranger pour des données sensibles, composants critiques sourcés hors Europe, standards définis ailleurs, dépendances de maintenance mal documentées, clauses de réversibilité théoriques, compétences internes insuffisantes, chaînes de valeur dispersées entre plusieurs juridictions : chaque brique peut sembler acceptable isolément, mais l’ensemble finit par produire une architecture dont personne ne maîtrise totalement le comportement, les vulnérabilités et les points de rupture.
L’efficacité tactique et l’autonomie stratégique ne sont pas ennemies, mais elles ne sont pas synonymes. Une solution étrangère peut être performante, sécurisée et même indispensable à un moment donné, faute d’alternative crédible. Dans le renseignement, la défense, la justice, la santé ou les infrastructures critiques, la performance ne suffit pourtant pas. Il faut aussi la maîtrise, la continuité, l’auditabilité, la réversibilité et la capacité à faire évoluer le système sans dépendre d’une décision extérieure.
La souveraineté commence lorsque ces questions reçoivent des réponses concrètes, vérifiables et opposables. Elle ne se décrète pas par une préférence nationale. Elle se construit par l’architecture, par la compétence et par la capacité à reprendre la main en cas de rupture.
Pourquoi le débat a-t-il pris du temps ?
En 2016, la souveraineté numérique existait déjà dans les discours. L’idée que les infrastructures logicielles puissent être des objets géopolitiques au même titre que les réseaux d’énergie, les câbles sous-marins ou les chaînes d’approvisionnement critiques restait pourtant marginale.
La plupart des décideurs étaient formés au droit, au budget, à l’opérationnel ou à la sécurité classique. Peu savaient lire une architecture logicielle comme une carte de dépendances stratégiques. Ils pouvaient lire un contrat, évaluer un coût, mesurer une performance et constater un résultat. Ils avaient davantage de mal à lire un modèle de données, une chaîne d’intégration, une dépendance à un éditeur, un verrouillage par les formats, une perte de compétence interne, une absence de réversibilité ou un risque de rupture capacitaire.
Ce constat n’est pas un reproche. Il décrit l’état des formations, des grilles d’analyse et de la littérature de l’époque. Ce déficit a cependant eu un coût réel : des décisions prises sur des critères de performance à court terme, sans intégrer suffisamment les risques structurels à moyen terme.
Lorsqu’une organisation ne sait pas lire une architecture, elle la juge sur ce qu’elle produit, pas sur ce qu’elle implique. Le secteur défense ne peut pas se permettre indéfiniment cette erreur.
Le paradoxe Palantir : une dépendance qui a formé des compétences
Il existe une loi en analyse stratégique : les contraintes imposées par l’extérieur finissent souvent par produire des capacités que l’on n’aurait pas développées autrement. Les années d’utilisation de Palantir et d’outils comparables ont eu un effet paradoxal. Elles ont formé une génération d’analystes, d’ingénieurs, de chefs de projet et de décideurs qui comprennent désormais ce que font réellement ces plateformes.
Ils savent quelles sources doivent être intégrées, quelles données doivent être qualifiées, quels graphes doivent être représentés, quels connecteurs sont critiques, où se situent les goulets d’étranglement et pourquoi une interface séduisante ne suffit pas à constituer une capacité souveraine. Ils savent aussi qu’une alternative française ou européenne ne doit pas copier à l’identique. Elle doit couvrir les fonctions critiques : ingestion multisource, qualité des données, graphe, requêtage, audit, sécurité, traçabilité, cloisonnement, interopérabilité, déploiement contrôlé, maintenance, montée en charge et réversibilité.
Cette connaissance est précieuse, car elle ne naît pas dans les cahiers des charges. Elle naît dans l’usage. Les administrations, les services spécialisés et une partie de l’écosystème industriel français ont utilisé ce temps. Des alternatives ont émergé, certaines confidentielles par nature, d’autres désormais visibles. Toutes partagent un point commun : elles ont été construites par des équipes qui savaient précisément ce qu’elles devaient remplacer, et pourquoi.
La maturité stratégique, voilà le sujet
La fin progressive de la dépendance française à certaines solutions étrangères ne signe pas le rejet d’une technologie. Elle marque une maturité nouvelle : la capacité à distinguer l’outil utile de l’architecture maîtrisée. Une organisation peut être efficace à court terme avec un outil dont elle ne maîtrise pas les fondements ; elle ne peut pas être souveraine durablement dans ces conditions.
La souveraineté numérique se construit dans la durée. Elle commence par des équipes capables de comprendre, maintenir, auditer et faire évoluer les systèmes. Elle passe par des capacités de production, d’intégration, d’hébergement, de support et de financement situées dans un cadre national ou européen maîtrisé. Elle aboutit à une certitude opérationnelle : aucun acteur extérieur ne doit être en mesure, par une décision unilatérale, de dégrader ou supprimer une capacité critique.
L’objectif n’est pas l’autarcie technologique, qui reste une illusion dans un monde de chaînes de valeur imbriquées. L’objectif consiste à maîtriser les dépendances critiques, à rendre les choix réversibles, à auditer les architectures, à consolider les compétences internes et à bâtir des écosystèmes capables de tenir dans la durée.
La souveraineté n’est pas le refus du monde. Elle désigne la capacité d’y agir sans dépendre d’un interrupteur étranger.
Et demain ?
La fenêtre est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment. L’écosystème français des technologies souveraines se structure réellement, au-delà des discours. Les outils existent, les équipes se forment et le capital commence à s’organiser autour d’une thèse DualTech : des technologies conçues dès l’origine pour opérer dans les deux mondes, civil et défense, avec une chaîne de valeur nationale ou européenne aussi complète que possible.
Le défi n’est plus seulement d’inventer une brique technologique. Il faut construire la chaîne complète : identifier les start-ups qui portent les bonnes briques, les qualifier, les financer avec des instruments adaptés aux cycles longs de la défense, les aider à franchir les exigences de sécurité, les intégrer dans des systèmes existants, les rapprocher des donneurs d’ordre institutionnels, les protéger des rachats opportunistes et les faire grandir sans les enfermer dans des marchés trop étroits.
Le sujet n’est donc pas seulement industriel. Il est financier, juridique, opérationnel et culturel. C’est précisément ce sur quoi je travaille depuis 2021.
La fin de l’ère Palantir dans les secteurs sensibles n’est pas une nostalgie à gérer. Elle ouvre un test de lucidité, d’exécution et de maturité. Avons-nous compris que la donnée est devenue une infrastructure stratégique ? Savons-nous transformer des intentions souveraines en capacités réelles ? Sommes-nous capables d’acheter autrement, de financer autrement, d’intégrer autrement et de maintenir autrement ?
La réponse ne tiendra pas dans une déclaration politique. Elle tiendra dans les architectures que nous construirons maintenant.
Thomas LÉGER
Hexadef Capital – Hexablock
ChapsVision, le test de réalité de la souveraineté
L’annonce autour de ChapsVision transforme le débat Palantir en test opérationnel. Jusqu’ici, la souveraineté numérique était souvent formulée comme une intention : réduire les dépendances étrangères, mieux protéger les données sensibles, soutenir des acteurs français ou européens. Avec la DGSI, le sujet devient plus concret : remplacer progressivement une plateforme installée depuis des années, sans rupture de service, dans un environnement où la donnée, les connecteurs, les usages et les compétences sont profondément imbriqués.
ChapsVision se présente, avec ArgonOS, comme une plateforme capable d’ingérer, d’indexer et d’interroger de grands volumes de données hétérogènes, avec une promesse de souveraineté et de sécurité au premier plan. L’enjeu ne sera donc pas seulement de disposer d’un équivalent fonctionnel à Palantir. Il sera de démontrer que la chaîne complète — ingestion, traitement, recherche, visualisation, audit, droits d’accès, traçabilité, maintenance, montée en charge et réversibilité — peut être maîtrisée dans un cadre français ou européen.
Cette transition doit aussi être lue à l’échelle européenne. En mai 2026, le renseignement intérieur allemand a choisi ChapsVision pour des outils d’analyse de données, signe qu’une alternative européenne à Palantir commence à prendre une dimension politique et industrielle. Le test ne porte donc pas seulement sur un contrat français. Il porte sur la capacité d’un écosystème européen à produire des plateformes critiques crédibles, maintenables et adoptées par des institutions exposées à des exigences de sécurité élevées.
Avec l’IA, la dépendance change d’échelle
L’IA déplace le sujet d’un cran. Une plateforme d’analyse de données structure déjà la manière dont une institution collecte, relie et visualise ses informations. Avec des modèles d’IA, elle commence aussi à trier, résumer, détecter, recommander et parfois hiérarchiser les signaux qui orientent l’attention des analystes.
Dans un secteur sensible, cette couche supplémentaire impose de nouvelles garanties : traçabilité des données utilisées, documentation des modèles, audit des résultats, contrôle des biais, mesure des faux positifs, supervision humaine, maîtrise des mises à jour et capacité de suspension immédiate. Sans ces garanties, l’institution ne dépend plus seulement d’un fournisseur pour accéder à son outil. Elle dépend de lui pour comprendre comment une partie de sa décision se fabrique.
Le débat sur Palantir préfigurait donc celui qui s’ouvre avec l’IA. La souveraineté numérique ne consiste plus seulement à héberger des données en France ou en Europe. Elle consiste à maîtriser les chaînes complètes qui transforment ces données en analyse, puis en décision.














