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Qui va administrer l’IA sauvage des entreprises ?

Dans beaucoup de PME, la stratégie IA existe déjà. Elle a simplement été décidée salarié par salarié, au gré des comptes ChatGPT, Claude, Gemini ou DeepSeek ouverts sans attendre la direction informatique. En référençant Goodweek, une plateforme destinée à encadrer ces usages, le distributeur Watsoft cible un problème bien réel. Mais derrière le Shadow AI se dessine surtout un nouveau marché : après les postes de travail, le cloud et la cybersécurité, les prestataires informatiques veulent désormais administrer l’intelligence artificielle.

31 août 2026
in ACTUALITÉS
Temps de lecture : 8 minutes
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Qui va administrer l’IA sauvage des entreprises ?

© D.R.

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Un commercial copie un compte rendu client dans ChatGPT. Une responsable RH fait résumer des candidatures par Claude. Un dirigeant demande à Gemini d’analyser quelques lignes d’un tableau financier. Un développeur essaie DeepSeek parce qu’il préfère ses réponses sur un morceau de code.

Aucun projet IA n’a nécessairement été lancé. Aucun comité n’a validé ces outils. La direction informatique n’a parfois même pas connaissance de leur utilisation. Pourtant, l’entreprise travaille déjà avec plusieurs intelligences artificielles et leur transmet potentiellement des informations internes. Après le Shadow IT — ces logiciels et services cloud utilisés sans autorisation — voici le Shadow AI.

Watsoft, distributeur français de logiciels destiné aux professionnels de l’IT, veut en faire une opportunité commerciale pour les MSP, les entreprises qui administrent à distance l’informatique de leurs clients. Son nouveau produit référencé, Goodweek, agrège plusieurs modèles d’IA dans un environnement administrable. OpenAI, Anthropic, Google, Mistral ou Meta peuvent ainsi se retrouver derrière une même interface, avec des droits, des espaces de travail et des règles définies par l’entreprise.

Présentée ainsi, la proposition ressemble à un « ChatGPT d’entreprise » de plus. Son intérêt réel se trouve ailleurs.

Le problème n’est déjà plus d’adopter l’IA

Goodweek part d’un constat assez juste : demander aux salariés de ne pas utiliser l’IA générative devient difficile lorsque certains y trouvent quotidiennement un gain de temps.

L’entreprise dispose alors de trois mauvaises solutions. Elle peut ne rien faire et laisser chacun choisir ses outils. Elle peut interdire, au risque de déplacer les pratiques vers des comptes personnels ou des terminaux non supervisés. Ou elle peut essayer de fournir une alternative officielle suffisamment utile pour devenir le chemin naturel des utilisateurs.

Goodweek se place sur cette troisième voie. Le MSP crée par exemple un espace « Commercial », un autre « RH » et un troisième « Finance ». Il détermine quels modèles sont accessibles, quels utilisateurs entrent dans chaque espace et quelles données ils peuvent exploiter. Goodweek revendique également des connexions avec plus de 25 outils d’entreprise, parmi lesquels Microsoft 365, Salesforce, HubSpot, Slack, Jira, Google Workspace, OneDrive ou SharePoint. Watsoft met en avant des connexions en lecture et en écriture, ainsi qu’un tableau de bord centralisé destiné au prestataire.

La valeur ne réside donc pas simplement dans le choix entre GPT, Claude ou Gemini. Elle vient de la couche installée entre ces modèles et l’organisation. À travers elle, quelqu’un recommence à décider.

Le paradoxe du Shadow AI

La promesse doit néanmoins être précisément formulée. Une plateforme d’IA gouvernée ne supprime pas le Shadow AI. Elle gouverne l’IA utilisée à l’intérieur de sa plateforme. Un salarié qui continue à envoyer des informations depuis son compte ChatGPT personnel reste en dehors du radar de Goodweek. Même Watsoft reconnaît dans son propre dossier consacré au sujet que charte interne, filtrage DNS et autres mécanismes de sécurité restent utiles en complément d’une plateforme gouvernée.

La différence avec certains outils de cybersécurité est importante. Microsoft, par exemple, propose désormais dans Entra Global Secure Access une fonction spécifiquement consacrée à la découverte du Shadow AI. Elle analyse le trafic pour identifier des applications d’IA non approuvées, dont ChatGPT, Claude ou DeepSeek. D’autres briques Microsoft peuvent ensuite surveiller ou bloquer certains usages et détecter l’envoi de données sensibles.

Goodweek répond à une autre partie du problème : fournir le service autorisé vers lequel orienter les salariés. La nuance semble technique, elle change pourtant tout. Pour réduire l’IA clandestine, le meilleur contrôle ne sera probablement pas toujours l’interdiction. L’entreprise doit proposer un outil officiel suffisamment pratique pour que l’utilisateur n’ait plus intérêt à le contourner. La gouvernance devient autant une question d’expérience utilisateur que de cybersécurité.

Qui va administrer l’IA sauvage des entreprises ?

Les MSP découvrent leur prochain abonnement

Watsoft vise précisément le marché qui apparaît derrière cette transformation. Un MSP vend déjà des abonnements de sauvegarde, de cybersécurité, de messagerie, de supervision ou de gestion des postes. Avec Goodweek, il pourrait ajouter une nouvelle ligne récurrente : l’administration de l’IA.

Le discours commercial de Watsoft ne cache d’ailleurs pas cette ambition. Le distributeur présente explicitement Goodweek comme un moyen de générer du « revenu récurrent » et suggère une facturation mensuelle par utilisateur. La plateforme adopte une architecture multi-tenant afin qu’un même prestataire supervise plusieurs entreprises depuis une console centrale.

Le changement de métier mérite davantage d’attention que le logiciel lui-même. Hier, le prestataire installait Microsoft 365, sécurisait les postes et gérait les sauvegardes. Demain, il devra peut-être décider avec son client quels modèles sont autorisés, quelles données leur sont accessibles, quels métiers disposent de quels assistants, quels usages nécessitent une validation humaine et combien chaque équipe consomme.

L’offre peut ensuite comporter un audit des usages existants, une politique IA, la création d’espaces métiers, le branchement des sources documentaires, la configuration des droits, la formation et le suivi régulier des journaux.

Autrement dit : l’infogérance appliquée à l’intelligence artificielle. Pour les MSP, l’opportunité est d’autant plus intéressante qu’elle repositionne leur connaissance du client au centre du jeu. Une PME n’a pas forcément besoin d’un spécialiste capable d’entraîner un modèle. Elle a davantage besoin de quelqu’un qui sache que le service commercial travaille dans HubSpot, que les RH manipulent des données personnelles et que les contrats ne doivent pas circuler n’importe où.

La compétence distinctive devient moins « connaître l’IA » que comprendre où elle s’insère dans le système d’information et les processus de l’entreprise.

Attention au raccourci « conforme »

La sécurité constitue naturellement l’un des principaux arguments de vente. Goodweek affirme isoler les environnements de ses clients, chiffrer les données, journaliser les interactions et héberger les clients européens sur AWS à Paris et Scalingo en France. L’éditeur indique disposer d’un audit SOC 2 Type I et précise qu’un SOC 2 Type II est en cours. Il affirme également que les fournisseurs de modèles utilisés via la plateforme n’exploitent pas les données transmises pour entraîner leurs modèles.

Ces éléments sont utiles. Ils ne transforment pas pour autant la plateforme en certificat de conformité universel. La page commerciale de Watsoft va assez loin en affirmant que Goodweek est « conforme RGPD » et compatible avec l’AI Act, au point d’indiquer qu’un MSP peut « prouver la conformité » de ses clients.

La réalité réglementaire est plus subtile. La CNIL recommande aux TPE et PME de partir du besoin concret, de choisir la solution en fonction des données manipulées, d’évaluer les risques et d’anticiper les questions de conformité et de dépendance. L’utilisation d’une plateforme gouvernée facilite certaines de ces démarches ; elle ne dispense pas l’entreprise de ses propres responsabilités lorsque des données personnelles sont traitées.

Même prudence avec l’AI Act. Les obligations de transparence de son article 50 s’appliquent depuis le 2 août 2026, mais leur portée varie selon les systèmes et les usages : interaction directe avec une IA, contenus générés ou manipulés, reconnaissance des émotions, catégorisation biométrique, deepfakes ou certaines publications concernant des sujets d’intérêt public. L’installation de Goodweek ne rend donc pas automatiquement une organisation « conforme à l’AI Act », pas davantage que l’installation d’un antivirus ne la rend conforme à toute la réglementation sur la cybersécurité. Une plateforme fournit des briques de gouvernance. La conformité reste une démarche.

Le multimodèle ne supprime pas la dépendance

Goodweek avance enfin un argument séduisant : regrouper plusieurs modèles réduirait la dépendance envers un fournisseur unique.

Sur ce point, l’idée tient. Une entreprise peut utiliser Claude aujourd’hui et basculer certains usages vers GPT ou Mistral demain sans reconstruire toute son interface utilisateur. Le modèle devient interchangeable derrière une couche commune. Mais le verrouillage ne disparaît pas. Il change de niveau.

Les espaces métiers, les règles d’accès, les connecteurs, les workflows, les journaux et une partie des habitudes des salariés se concentrent désormais chez l’orchestrateur. Plus Goodweek devient utile, plus son rôle devient stratégique.

Le MSP devra donc examiner la réversibilité des configurations et des données, les modalités d’export des historiques, les dépendances techniques, les sous-traitants et la solidité du fournisseur avec autant d’attention que le catalogue de modèles proposé.

Cette vigilance compte d’autant plus que les géants du secteur progressent rapidement sur le même terrain. OpenAI fournit déjà aux offres ChatGPT Business et Enterprise des contrôles administratifs et indique ne pas utiliser par défaut les données professionnelles pour entraîner ses modèles. Microsoft étend de son côté Purview, Defender et Entra à la découverte et à la gouvernance de services d’IA tiers.

Une entreprise profondément installée dans Microsoft 365 devra donc sérieusement comparer l’intérêt d’une plateforme supplémentaire avec celui des outils déjà compris dans son environnement. Le multimodèle devient davantage différenciant lorsque les métiers utilisent réellement plusieurs fournisseurs et plusieurs écosystèmes.

Après l’infogérance du cloud, l’infogérance de l’IA

L’intérêt de Goodweek dépasse finalement Goodweek. La plateforme matérialise une évolution probablement durable du marché informatique. L’intelligence artificielle générative a d’abord pénétré les organisations comme un service web individuel : chacun ouvrait son navigateur et discutait directement avec un modèle. Elle commence maintenant à rejoindre le système d’information.

À partir de là surgissent les mêmes questions que pour le reste de l’informatique : qui possède un compte ? Qui accède à quelles données ? Avec quel fournisseur ? Combien cela coûte-t-il ? Où sont stockées les informations ? Que conserve-t-on dans les journaux ? Que fait-on lorsqu’un salarié quitte l’entreprise ? Qui vérifie que les pratiques respectent les règles ?

Quelqu’un devra administrer ces réponses. Watsoft parie que les MSP occuperont cette place. Le pari est crédible. Il leur offre même une manière de rester indispensables dans un monde où leurs clients peuvent souscrire seuls un abonnement ChatGPT en quelques minutes. Leur valeur ne résidera plus dans la revente d’une licence accessible à tous, mais dans la construction du cadre qui l’entoure.

Le produit vendu ne sera alors plus vraiment l’IA. Il sera la maîtrise de son usage.

Augustin GARCIA

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Mots clés : Augustin GarciaMSPWatsoft
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