L’Europe cherche à réduire ses dépendances technologiques. L’un des montages censés y contribuer doit porter une marque canadienne. Le 16 septembre 2026, Cohere et l’allemand Aleph Alpha ont annoncé la signature de leur accord définitif de rapprochement. L’ensemble doit opérer sous le nom Cohere, avec deux sièges à Toronto et Berlin ; Heidelberg conservera un centre de recherche. La transaction reste soumise aux autorisations réglementaires. (Voir le communiqué des entreprises).
Le même jour, à Strasbourg, Ursula von der Leyen proposait d’ouvrir au Canada la voie d’un statut de « membre associé » de l’Union européenne. La concomitance éclaire une ambition commune : réunir des ressources entre partenaires pour gagner en autonomie. Elle invite aussi à examiner les conditions de cette coopération, au-delà de la confiance diplomatique.
Une coopération engagée avant Strasbourg
Dans son discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission place explicitement l’IA dans l’alliance envisagée avec Ottawa, aux côtés du quantique, de la cybersécurité, de l’énergie et des minerais critiques. Elle propose de dépasser le cadre commercial du CETA pour construire un espace commun de prospérité et de sécurité économique. Cette offre politique reste à préciser : le discours n’accorde pas, à lui seul, un nouveau statut au Canada. (Voir le discours officiel du 16 septembre).
Le lien industriel possède une histoire antérieure. Le 14 février, Berlin et Ottawa avaient lancé une alliance pour les technologies souveraines et signé une déclaration d’intention sur l’IA, couvrant notamment le calcul, la recherche, la commercialisation et la formation. Cette initiative prolongeait une alliance numérique annoncée en décembre 2025.
Le rapprochement Cohere–Aleph Alpha, annoncé dès avril, s’inscrit donc dans une coopération déjà engagée. Aucune coordination des annonces du 16 septembre n’est établie par les sources consultées. Leur convergence autorise néanmoins une lecture politique : l’Europe envisage aussi son autonomie à travers des capacités partagées avec des partenaires extérieurs.
L’autonomie du client et celle du continent
L’opération associe les modèles et logiciels d’entreprise de Cohere à l’expérience d’Aleph Alpha auprès des administrations et des secteurs réglementés européens. L’offre annoncée doit s’appuyer sur STACKIT, le cloud du groupe allemand Schwarz. La complémentarité recherchée porte sur les technologies, les infrastructures et l’accès aux clients.
Aleph Alpha revendique toujours la conception de modèles de langage spécialisés. Son apport dépasse donc l’intégration de technologies conçues ailleurs. Mais, pour les clients, une part essentielle de la valeur réside dans l’adaptation aux métiers, la gestion des accès et la maîtrise des conditions d’exploitation.
L’exemple allemand de F13 illustre cette autonomie d’usage. En avril 2026, l’opérateur informatique public du Bade-Wurtemberg, BITBW, présente cet assistant administratif comme une plateforme indépendante du modèle utilisé, exploitée sur sa propre infrastructure et fondée sur des modèles ouverts. Le choix d’architecture compte ici autant que l’origine du fournisseur.
À l’échelle industrielle, d’autres critères interviennent : la propriété des technologies, les budgets de recherche et la capacité de décider des développements futurs. Une administration qui maîtrise ses données gagne une liberté réelle. Cette liberté ne dit pas quelle influence l’Europe conserve sur l’entreprise dont elle utilise les produits.
Le capital et la propriété intellectuelle restent déterminants
Le 24 avril, Reuters, citant Handelsblatt, rapportait une répartition envisagée d’environ 90 % des actions pour les actionnaires de Cohere et 10 % pour ceux d’Aleph Alpha. Ce ratio décrit le projet rapporté au printemps ; il ne certifie ni le capital final après financement ni les droits de vote. Il concerne des groupes d’actionnaires, pas une répartition entre États.
Une autre information précise la perspective canadienne. Lors de l’annonce d’avril, BetaKit rapportait, en citant une source anonyme proche du dossier, que Cohere resterait majoritairement détenu et contrôlé par des Canadiens et que sa propriété intellectuelle demeurerait au Canada après l’opération. Cette indication porte sur Cohere ; elle ne détaille ni le sort des actifs d’Aleph Alpha ni celui des recherches communes à venir. Elle ne vaut pas publication des clauses de l’accord définitif.
L’enjeu européen apparaît ainsi plus précisément. Un partenariat peut offrir des services mieux adaptés aux exigences locales tout en consolidant un centre de décision extérieur à l’Union. L’intérêt industriel de l’alliance dépend alors des compétences, des droits et des capacités de négociation conservés de chaque côté.
Des responsabilités identifiées, des garanties encore peu détaillées
L’accord de septembre prévoit des responsabilités importantes pour deux dirigeants issus d’Aleph Alpha. À la clôture de la transaction, son codirigeant Ilhan Scheer doit devenir directeur des opérations de Cohere. Samuel Weinbach, cofondateur et codirecteur de la recherche, doit prendre la direction de la recherche du groupe. Ces nominations restent conditionnées à la réalisation de l’opération.
Ces fonctions donnent une place aux équipes d’Aleph Alpha dans la conduite du futur ensemble. Elles ne renseignent toutefois ni sur la répartition des sièges au conseil d’administration ni sur les droits réservés aux actionnaires. Un responsable de la recherche exerce une autorité opérationnelle ; sa nomination ne constitue pas une garantie durable sur la localisation des budgets.
Berlin a aussi formulé une assurance politique. Le 19 mai, à la conférence re : publica, le ministre du Numérique Karsten Wildberger affirmait que l’entreprise investirait également en Allemagne « sur un pied d’égalité ». Son discours ne précisait ni montant ni calendrier : cette formule n’établit donc pas un partage des dépenses à parts égales.
Le communiqué de septembre évoque des mécanismes de supervision et de contrôle. Il ne détaille cependant ni droits de veto, ni répartition juridique des actifs intellectuels, ni budget de recherche garanti en Allemagne. Les documents publics consultés au 17 septembre ne suffisent pas à établir ces garanties.
Les moyens allemands et leur poids dans les décisions
La contribution allemande reste substantielle. Les entreprises du groupe Schwarz ont annoncé 500 millions d’euros en financement structuré pour le prochain tour de table de Cohere. Cette somme ne renseigne pas, à elle seule, sur les droits de contrôle obtenus.
Schwarz Digits prévoit par ailleurs 11 milliards d’euros pour son centre de données de Lübbenau, dont la première phase doit être achevée fin 2027. Ce chantier sert ses activités de cloud et d’IA ; son budget n’est pas exclusivement affecté au rapprochement. Il représente néanmoins une capacité industrielle sur laquelle l’Allemagne entend fonder son autonomie numérique.
Ces capitaux, ces infrastructures et l’accès au marché européen constituent des moyens de négociation. Leur portée dépendra des engagements obtenus : accès durable au calcul, maintien des équipes, droits sur les développements communs et continuité des services destinés aux administrations.
L’ouverture d’Ursula von der Leyen au Canada donne un horizon politique à cette interdépendance. Cohere–Aleph Alpha en offre déjà un cas concret, avec ses avantages et ses questions non résolues. Pour l’Europe, la souveraineté partagée se mesurera à sa capacité de peser lorsque les partenaires devront décider où investir, quelles technologies développer et à quelles conditions les rendre disponibles.









