Jean-Pierre Farandou a trouvé l’image parfaite. L’intelligence artificielle serait une vague. Face à elle, deux attitudes. Ne rien faire et se faire emporter. Ou ramer assez tôt pour prendre sa vitesse. Dans le second épisode de Tout est Com’, le ministre du Travail et des Solidarités résume ainsi sa ligne. « Je vais faire un plan pour former 15 millions de personnes à l’IA. »
La formule rassure. Elle donne l’impression d’un État stratège, lucide, presque sportif. La vague arrive, la France va apprendre à surfer. Jean-Pierre Farandou insiste dans le même extrait. « Former massivement les gens », dit-il, avant d’évoquer l’ambition de former « 15 millions de personnes dans ce pays d’ici 2030 ».
Gabriel Attal pousse déjà le curseur plus loin. Son ambition affichée pour 2027 consiste à « former 20 millions d’actifs à l’intelligence artificielle en 5 ans ». L’intention paraît difficile à contester. L’IA transforme déjà l’écriture, le marketing, le code, la relation client, la comptabilité, les ressources humaines, le droit, la création, la gestion documentaire et une partie du travail intellectuel. Laisser les salariés, les indépendants, les demandeurs d’emploi et les dirigeants de PME seuls face à ces outils serait une faute. Mais derrière la promesse, une question demeure. Qui règle la note ?
La formation comme réponse magique
L’IA pose un problème politique embarrassant. Elle promet des gains de productivité massifs, mais elle menace aussi une partie de l’organisation du travail. Elle transforme les métiers avant même d’en supprimer certains. Elle accélère les tâches, automatise les gestes intellectuels, standardise des productions et donne aux entreprises un argument permanent pour faire mieux, plus vite, avec moins.
Face à cela, la formation fonctionne comme une réponse universelle. Elle évite la panique. Elle donne une direction. Elle déplace le débat du conflit social vers l’effort individuel. L’entreprise automatise, le salarié s’adapte. Le marché change, l’actif se requalifie. Le métier tremble, chacun est invité à monter en compétences.
Le problème ne vient pas de la formation elle-même. Il vient de la manière dont elle est présentée. Comme si former un pays relevait d’une simple campagne nationale. Comme si quinze ou vingt millions de personnes allaient comprendre l’IA avec quelques tutoriels, une plateforme publique, trois modules certifiants et un slogan sur l’avenir.
Une vraie formation ne se réduit pas à un tutoriel ou à une plateforme. Elle demande du temps, des formateurs, des cas d’usage par métier et une réflexion sur les effets concrets de l’IA dans l’organisation du travail. Le sujet ne se limite pas à apprendre à utiliser un outil. Il consiste aussi à comprendre comment cet outil modifie un poste, une compétence, une valeur professionnelle et un rapport de force.
L’ambition est massive, les moyens beaucoup moins
Le plan gouvernemental « Osez l’IA » fixe déjà l’objectif de 15 millions de professionnels formés d’ici 2030, notamment grâce à une Académie de l’IA. Cette plateforme doit s’adresser aux apprentis, aux demandeurs d’emploi, aux salariés et aux dirigeants. Le même plan annonce 200 millions d’euros pour accompagner les entreprises.
Pris seul, le chiffre semble important. Rapporté à 15 millions de personnes, il devient très modeste. Cela représente environ 13 euros par personne. Bien sûr, cette enveloppe ne finance pas uniquement des formations individuelles. Elle sert aussi à l’accompagnement, aux diagnostics, aux appels à projets et aux dispositifs destinés aux entreprises. Mais justement. L’écart entre l’ambition affichée et les moyens clairement identifiés donne la mesure du problème.
Pour fixer un ordre de grandeur, une formation financée par le CPF coûtait en moyenne 1 590 euros en 2024, pour une durée moyenne de 66 heures, selon les chiffres publics de Mon Compte Formation. À ce tarif moyen, former 15 millions de personnes coûterait 23,85 milliards d’euros. Former 20 millions d’actifs coûterait 31,8 milliards.
Toutes les formations à l’IA ne coûteront évidemment pas ce montant. Beaucoup seront plus courtes, plus numériques, plus standardisées. Mais même une formation très légère à 150 euros par personne représenterait déjà 2,25 milliards d’euros pour 15 millions de personnes et 3 milliards pour 20 millions. La promesse politique se compte en millions de bénéficiaires. Le financement sérieux se compte en milliards d’euros.
La formation gratuite n’existe pas
Personne ne paie jamais « rien ». Lorsqu’une formation paraît gratuite, la facture a simplement changé de main. Elle revient à l’État, aux régions, à France Travail, aux branches professionnelles, aux entreprises, aux organismes publics, au CPF ou au salarié lui-même, sous forme d’argent, de temps ou de charge mentale.
Le plan « Osez l’IA » mobilise des dispositifs déjà existants, dont le CPF, France Travail, la VAE ou encore des acteurs publics de la recherche. Cette architecture a un avantage. Elle s’appuie sur des tuyaux déjà installés. Elle a aussi une limite majeure. Elle évite de créer un budget nouveau à la hauteur de l’enjeu.
Or ces dispositifs sont déjà sous tension. Le CPF n’est pas une réserve magique. Il appartient aux actifs, mais il sert de plus en plus à absorber les grandes transitions économiques. Hier, le numérique. Aujourd’hui, l’IA. Demain, la transition écologique, la cybersécurité ou les métiers en tension.
Le risque est clair. Les salariés financent leur propre adaptation à une technologie dont les gains iront d’abord aux entreprises qui l’intègrent. Ils utilisent leur CPF, consacrent du temps, apprennent à manier des outils qui rendront leur poste plus productif, plus mesurable, parfois plus compressible. Puis on leur expliquera que cette nouvelle productivité justifie une réorganisation.
L’adaptation individuelle devient alors le paravent d’un transfert collectif. Les coûts sont diffus. Les gains, eux, seront beaucoup mieux identifiés.
Les entreprises ne doivent pas seulement acheter les outils
Une entreprise déploie rarement l’IA par amour du progrès. Elle cherche à gagner du temps, réduire des coûts, accélérer ses process, produire davantage avec les mêmes effectifs ou maintenir son activité avec moins de monde.
Rien de scandaleux dans une économie de marché. Mais si les entreprises captent les gains, elles doivent assumer une part substantielle de l’effort de formation. Pas seulement acheter des licences logicielles. Pas seulement organiser une matinée d’acculturation. Pas seulement envoyer un lien vers un module en ligne.
Elles doivent payer en temps de travail, en accompagnement métier, en montée en compétences réelle, en dialogue social et en garanties sur l’usage des gains de productivité. Sans contribution réelle des employeurs, le pacte devient bancal. Les salariés prennent le risque de l’adaptation pendant que les entreprises prennent la marge.
Le sujet est encore plus sensible pour les PME. Les grands groupes ont déjà les consultants, les directions de la transformation, les responsables data, les équipes juridiques et les budgets logiciels. Les petites entreprises, elles, devront choisir les bons outils, former leurs équipes, protéger leurs données, revoir leur organisation et absorber les absences liées à la formation.
L’État fixe l’objectif, mais le terrain absorbe la complexité. Pour une PME, la formation à l’IA ne se limite pas à choisir un module en ligne. Elle implique de sélectionner les bons outils, de protéger les données, de revoir certains process et d’accepter une perte de temps immédiate au nom d’un gain futur encore incertain.
Le grand marché de la peur technologique
Chaque révolution technologique crée ses marchands de pelles. L’IA ne fait pas exception. Cabinets de conseil, organismes de formation, plateformes SaaS, écoles privées, certificateurs, coachs, experts autoproclamés, vendeurs de prompts, agences de transformation. Tout un écosystème se met en place autour d’une angoisse très simple. Être en retard.
Le discours politique peut nourrir cette peur. Quand un ministre évoque 15 millions de personnes à former, il signale une urgence. Quand un ancien Premier ministre parle de 20 millions d’actifs, il installe une norme. Celui qui n’a pas suivi une formation IA paraît déjà dépassé.
Le danger tient à la qualité réelle des formations. Un pays n’a pas besoin de millions de salariés vaguement initiés à l’art du prompt. Il a besoin de professionnels capables de comprendre les usages pertinents, les risques, les limites et les effets concrets de l’IA sur leur métier.
Une formation sérieuse doit aussi apprendre à résister. Résister à l’automatisation absurde. Résister à la surveillance algorithmique. Résister aux gains de temps immédiatement transformés en surcharge. Résister à la suppression d’un poste au motif qu’un outil produit une version dégradée du travail humain. Cette formation-là coûte plus cher qu’un webinaire.
Former pour émanciper ou pour discipliner
Le mot « formation » paraît neutre. Il ne l’est pas. Former à l’IA peut donner aux salariés davantage d’autonomie, de culture technique, de capacité critique et de poids dans l’entreprise. Mais former à l’IA peut aussi servir à faire accepter une nouvelle intensification du travail. Les salariés apprennent les outils, puis les objectifs augmentent. Le temps gagné disparaît dans de nouvelles tâches. La promesse d’allègement devient une norme de productivité.
Voilà le point aveugle du débat actuel. On parle de compétences, rarement de rapport de force. On parle d’adaptation, rarement de partage des gains. On parle d’employabilité, rarement de conditions de travail. On parle d’avenir, rarement de garanties.
La vraie question ne se limite donc pas au nombre de personnes formées. Elle porte sur le sens de cette formation. Sert-elle à protéger les travailleurs dans une économie transformée par l’IA ? Ou sert-elle à rendre cette transformation socialement acceptable, sans toucher à la répartition de la valeur ?
La facture ne doit pas retomber sur les plus exposés
Un plan national sérieux devrait partir d’un principe simple. La formation à l’IA ne doit pas être financée d’abord par ceux que l’IA fragilise.
Faire payer les salariés via leur CPF, leur reste à charge ou leur temps personnel revient à leur demander de s’assurer eux-mêmes contre un risque créé par la transformation économique. Faire payer uniquement l’État revient à faire porter au contribuable l’adaptation générale, pendant que les entreprises et les fournisseurs d’IA engrangent les bénéfices.
Le financement doit suivre la valeur. Les entreprises qui déploient massivement l’IA doivent contribuer. Les grands fournisseurs de solutions doivent être mis à contribution. Les plateformes qui captent les données, les abonnements et les rentes d’usage doivent participer à l’effort collectif. Les gains de productivité doivent financer la montée en compétences, pas seulement les marges, les économies de masse salariale ou les rachats d’actions.
Sinon, la France construira un système absurde. Les travailleurs apprendront à collaborer avec des outils qui réduiront parfois leur propre pouvoir de négociation. Les finances publiques financeront l’adaptation. Les acteurs privés les mieux placés capteront la valeur.
Le vrai débat porte sur les gagnants de l’IA
La promesse de formation massive est politiquement séduisante parce qu’elle semble consensuelle. Qui serait contre la formation ? Personne. Voilà précisément le piège.
La vraie ligne de fracture n’oppose pas les modernes aux archaïques. Elle oppose deux visions du progrès technologique. Dans la première, l’IA arrive, les individus s’adaptent, l’État accompagne, les entreprises optimisent, le marché trie. Dans la seconde, l’IA produit des gains immenses, donc ces gains financent une partie des coûts sociaux, professionnels et éducatifs qu’elle impose.
Jean-Pierre Farandou a raison sur un point. Une vague arrive. Mais une politique publique ne consiste pas seulement à apprendre aux salariés à ramer. Elle doit aussi regarder qui vend les planches et qui encaisse la vague.
Former 15 millions de personnes à l’IA, oui. Former 20 millions d’actifs, pourquoi pas. Mais sans financement clair, sans contribution des gagnants, sans garanties pour les salariés et sans contrôle sérieux de la qualité des formations, la grande ambition nationale risque de devenir une opération très classique. On socialise la peur. On individualise l’effort. On privatise les bénéfices.
Augustin GARCIA
Combien coûterait vraiment une formation massive à l’IA ?
Le gouvernement fixe l’objectif de 15 millions de professionnels formés d’ici 2030 dans le cadre du plan « Osez l’IA ». L’enveloppe d’accompagnement annoncée atteint 200 millions d’euros. Rapportée à 15 millions de personnes, cette somme représente environ 13 euros par personne. Le calcul ne dit pas que chaque formation recevra seulement 13 euros, puisque l’enveloppe finance aussi des diagnostics, des accompagnements et des dispositifs pour les entreprises. Il montre surtout l’écart entre l’ambition affichée et les moyens clairement identifiés.
Le prix moyen d’une formation financée par le CPF atteignait 1 590 euros en 2024, pour une durée moyenne de 66 heures. À ce tarif moyen, former 15 millions de personnes coûterait 23,85 milliards d’euros. Former 20 millions d’actifs coûterait 31,8 milliards. Même avec une formation beaucoup plus légère à 150 euros par personne, la facture atteindrait encore 2,25 milliards d’euros pour 15 millions de personnes et 3 milliards pour 20 millions.
Trois scénarios se dessinent. Le premier repose sur l’État. L’effort devient national, mais il pèse sur des finances publiques déjà sous tension. Le deuxième repose sur les entreprises. La logique est solide, puisqu’elles bénéficieront directement des gains de productivité, mais les PME risquent de subir plus durement la charge que les grands groupes. Le troisième repose sur les individus via le CPF, le reste à charge ou le temps personnel. Scénario le plus discret, mais aussi le plus injuste, car il fait payer l’adaptation à ceux qui risquent déjà d’en subir les effets.
Le scénario le plus cohérent serait hybride. Un socle public garantirait l’accès à tous. Les entreprises qui déploient l’IA contribueraient davantage. Les grands acteurs technologiques et les rentes numériques seraient mis à contribution. La formation se déroulerait sur le temps de travail lorsque l’IA transforme directement un poste. Une règle simple guiderait l’ensemble. Plus un acteur gagne grâce à l’IA, plus il doit financer la formation à l’IA.














