Un an après une première édition organisée à Nice, le WAIFF a changé de dimension. Le festival s’est installé dans quatre lieux cannois, avec le Palais des Festivals comme décor hautement symbolique pour les cérémonies d’ouverture et de clôture. Le message est limpide. Le film généré ou augmenté par IA ne veut plus seulement exister en ligne. Il cherche désormais sa place dans les espaces où le cinéma se raconte, se juge et se légitime.
Pendant ces deux jours, professionnels du secteur et grand public ont découvert plus de 50 films IA, projetés au cinéma des Arcades ou à l’Espace Miramar. Les échanges avec les réalisateurs, les artistes IA, les producteurs et les fournisseurs d’outils ont donné au festival son autre dimension, celle d’un laboratoire à ciel ouvert.
Agnès Jaoui, Nathalie Marchak, Claude Lelouch, Mathieu Kassovitz, Jean-Michel Jarre, Zack London, Yonatan Dor, Gilles Guerraz, Stéphane Tranquillin, Elisabeth Guthmann, Cloë Saint-Jours, mais aussi des représentants de CapCut, Minimax, Genario ou Morphic, ont partagé leurs méthodes, leurs doutes et leurs convictions autour de ce que David Defendi aime appeler le « 8e art ».
Cette édition a aussi confirmé l’internationalisation du festival. Marco Landi, créateur du WAIFF, et Julien Raout, son directeur artistique, ont sélectionné plusieurs talents au fil des événements « Road to Cannes » organisés au Brésil, en Corée, au Japon et en Chine. Derrière les projections et les démonstrations, le véritable sujet était ailleurs. Le film IA peut-il quitter le registre de la prouesse pour devenir un objet de cinéma ?
Jour 1 — L’imagination augmentée
La première journée s’ouvre à l’Espace Miramar avec Jean-Michel Jarre. Sa keynote porte un titre parfaitement ajusté à l’époque, « IA — imagination augmentée ».
Pour le compositeur, l’intelligence artificielle reste un outil neutre. Elle élargit le champ créatif sans remplacer l’intention humaine. Le créateur devient, selon lui, le curateur d’un immense « big data analogique » nourri par son subconscient. L’enjeu n’est donc pas d’empêcher l’outil, mais de revoir les règles de la propriété intellectuelle et d’organiser un véritable partage de revenus entre plateformes et créateurs. Le thème reviendra, presque à chaque intervention, comme le fil rouge du festival.
Le premier panel, modéré par Serge Hayat, ramène le débat sur le terrain des usages. Autour de la table, Nathalie Marchak, scénariste-réalisatrice et vice-présidente de l’ARP, Gilles Guerraz, CEO de NextTrend et fondateur du Prompt Club, Elena Lyubarskaya de The Difference Machine, Daniel Shi de Minimax et Enora Contant d’Ah ! Productions.
Leur constat converge. L’IA ne remplace ni l’écriture ni les acteurs. Elle reconfigure le workflow de production.
Nathalie Marchak raconte ainsi comment son prochain long-métrage en anglais, A Beautiful Journey, repose sur un dispositif hybride mêlant IA, tournage réel et 3D. Le choix est à la fois esthétique, économique et écologique. Pour filmer une scène de sirène entourée de requins-tigres, plus besoin de déplacer une équipe entière au bout du monde.
Gilles Guerraz, lui, parle d’un « TGV créatif ». Son travail repose sur un dialogue permanent entre plusieurs outils. Claude et Gemini pour l’écriture, qu’il fait s’entre-critiquer. Midjourney et Nano Banana Pro pour l’image. ChatGPT Images 2 en test. Seedance 2.0 pour la vidéo.
Mais derrière la liste des logiciels, son message aux créatifs est surtout culturel. « On n’a plus besoin de demander la permission pour matérialiser ce qu’on a dans la tête. » Il oppose cette nouvelle liberté aux débuts de grands réalisateurs comme Martin Scorsese, qui devait se battre quotidiennement pour financer ses pellicules 16 mm.
J’ai profité du panel pour interroger Gilles Guerraz et Nathalie Marchak sur une question plus personnelle. Comment convaincre ma fille de 14 ans, hostile à l’IA, mais décidée à devenir réalisatrice comme eux, de monter dans ce « TGV créatif » pour apprendre son métier ?
Tous deux commencent par rappeler une évidence souvent oubliée. On travaille mieux avec l’IA quand on connaît déjà les bases d’un métier.
Gilles Guerraz lui conseillerait d’utiliser Claude ou Gemini comme cadre de réflexion, d’y poser ses intentions artistiques et de demander, par exemple, ce que les courts-métrages primés ont en commun afin d’affûter son regard.
Nathalie Marchak formule les choses autrement. Pour elle, l’IA comble l’écart entre l’image que l’on a en tête et ce que l’on parvient à transmettre. Une jeune réalisatrice peut demander à l’outil de transformer une image mentale en piste visuelle. C’est, dit-elle en substance, comme un crayon que l’on utiliserait même sans savoir dessiner.
L’après-midi, Claude Lelouch et Mathieu Kassovitz détaillent à leur tour, toujours à l’Espace Miramar, la manière dont ils comptent intégrer l’IA dans leurs prochains longs-métrages.
Pour Claude Lelouch, l’IA ressemble à une Formule 1. Tout le monde ne sait pas la conduire, mais pour celui qui accepte d’apprendre, l’expérience devient un émerveillement. Après six mois passés à explorer l’outil, le cinéaste prépare son 52e film. Les dix premières minutes seront entièrement produites avec l’IA. Il le dit sans détour. Il s’amuse comme un fou. À son âge, il ne pensait plus qu’un outil saurait encore lui rendre, d’un coup, son enfance et sa jeunesse.
Mathieu Kassovitz, lui, est venu défendre La Bête est morte, son adaptation de la bande dessinée de Calvo. En 2023, le devis CGI tombe comme un couperet, entre 50 et 60 millions de dollars. De quoi rendre presque impensable un film pour enfants sur la guerre.
L’IA change la donne, d’autant plus que le réalisateur monte en parallèle son propre studio interne, dans une logique qu’il compare à celle de Lucas pour Star Wars. Le projet vise 760 plans. Les interactions entre les lapins et la forêt, impossibles à produire en 3D classique à un coût raisonnable, redeviennent envisageables. Surtout, l’outil lui rend une grammaire de mise en scène. Une caméra qui tourne librement autour des personnages, au lieu de se rabattre sur des champs-contrechamps figés.
Jour 2 — Workflows, documentaires hybrides et coulisses avec les Dor Brothers
Le mercredi matin, le panel « IA & Création — et si on décidait enfin ? » réunit Agnès Jaoui, Mathieu Kassovitz, Sarah Lelouch, Jérôme Enrico de l’ARP et Tim Kraft, juriste allemand spécialisé dans le droit de l’IA.
Le ton devient plus politique. Souveraineté, droit d’auteur, absence d’un VLM européen, pour Video Language Model, face aux géants américains et chinois. Les débats quittent le seul terrain de la création pour rejoindre celui de la puissance industrielle.
La France représente 40 % de la production cinématographique européenne. Cette position lui donne une responsabilité particulière dans la construction d’un cadre. Reste à trancher entre deux pistes. Réguler les plateformes, à la manière de YouTube pour la musique, ou encadrer les usages. Un consensus se dessine tout de même. Pas d’interdiction générale, mais un cadre qui redistribue la valeur.
Dans la foulée, le panel « Créer un studio d’IA », animé par David Defendi de Genario, réunit Zack London, créateur de Gossip Goblin, Fabrice Najari de Mini Studio, Brad Minnich, ancien de Warner Bros et spécialiste des effets spéciaux sur Batman et Superman, ainsi que Chris Branch de CapCut/Seedly.
Tous partagent le même constat. Seedance 2.0 marque une rupture. Zack London parle même de « la plus grande chose arrivée depuis quatre ans », notamment pour les scènes d’action et les combats. il nuance toutefois le paysage des outils. À ses yeux, Midjourney reste « le seul vrai outil qui permet une différenciation esthétique ».
Les documentaires hybrides, vraie surprise du festival
Aux Arcades, plusieurs productions audiovisuelles hybrides ont surpris par leur degré de finition. Les Fauves de l’Antiquité, bientôt diffusé sur Novo 19, combine des reconstitutions IA avec l’expertise d’historiens et du dresseur Thierry Le Portier. Ont aussi été projetés Le Masque de fer, une série sur les Mayas et surtout Napoléon III — Le prix de l’audace de Jacques Édouard, reparti avec le Prix du Meilleur Long Métrage IA.
Ces œuvres partagent un même point de départ. Sans IA, elles n’auraient probablement pas été financées. La raison tient aux coûts de reconstitution historique, fortement abaissés par les nouveaux outils.
Pour Les Fauves de l’Antiquité, Enora Contant et Lucas Poisson décrivent un workflow très concret. Nano Banana a changé la donne cette année, en rendant enfin envisageables des plans larges, des champs-contrechamps et une cohérence de personnages sur plusieurs minutes. « Ça fait rentrer nos films dans la grammaire du cinéma », résume Lucas Poisson, co-réalisateur et co-scénariste.
L’animation repose sur Kling, toujours considéré comme l’outil le plus fiable pour leur usage. Seedance 2.0 est désormais envisagé pour les prochains documentaires, notamment ceux qui comporteraient des chorégraphies de combat. Sur Les Fauves, Seedance 2.0 n’était pas encore disponible. La productrice ne voyait pas non plus l’intérêt de montrer un vénatore ou un gladiateur massacrer un lion de l’Atlas.
La fabrication des séquences vidéo IA a mobilisé trois artistes IA pendant sept à huit semaines. Le travail s’est ensuite poursuivi au montage avec une autre équipe.
Elisabeth Guthmann, membre de l’équipe des Mayas, détaille un autre workflow, lui aussi très structuré. La première étape est la génération, avec parfois un préalable inattendu. Apprendre à l’IA qu’un Maya n’est pas un Inca. Vient ensuite l’upscaling, image et vidéo, puis un passage presque systématique par Photoshop avant le montage final.
« Il faut connaître les outils de l’audiovisuel traditionnel », insiste-t-elle, tout en maintenant une veille permanente sur les nouveaux outils. Elle pousse même cette logique jusqu’à coder aujourd’hui sa propre interface avec Claude Code, afin de construire un workflow sur mesure.
Le workflow des Dor Brothers
Croisé en coulisses, Yonatan Dor, l’un des Dor Brothers, connus pour leurs détournements viraux de Trump ou d’Obama, accepte de parler off.
Son workflow tient en quelques outils. 95 % de Seedream pour l’image et Seedance 2.0 pour la vidéo, Nano Banana pour l’upscaling, Suno v5.5 pour la musique. Il utilise aussi Hailuo de Minimax pour la qualité des mouvements, un outil auquel il est resté fidèle alors que beaucoup de réalisateurs sont passés vers Kling.
Sa devise résume bien l’état d’esprit d’une partie de cette nouvelle scène. « La magie n’est pas dans la génération, elle est dans le montage. » Pour ses vidéos virales, Yonatan Dor monte sur Adobe Premiere Pro.
Les outils, en coulisses du nouveau cinéma IA
Le festival a aussi livré une photographie très précise du marché des outils. Seedance 2.0 apparaît comme la révélation de l’année. De nombreux réalisateurs IA sont passés à 100 % dessus, notamment pour les scènes d’action, les combats et les mouvements complexes.
Midjourney conserve son statut de référence pour l’image et la direction artistique. Nano Banana a, selon plusieurs équipes, changé la donne en apportant une cohérence de personnages sur plusieurs plans, avec des plans larges et des champs-contrechamps plus crédibles. Kling reste très présent dans les workflows documentaires, tandis que Hailuo revient dans les discussions pour la finesse des mouvements.
Reste un point souvent oublié dans les discours les plus enthousiastes. Les outils traditionnels n’ont pas disparu. Photoshop, Premiere Pro et CapCut, pour certains usages, demeurent au cœur de la fabrication. Le festival l’a rappelé à sa manière. La génération ne fait pas un film. Le montage, la direction artistique, le rythme et le regard continuent de faire la différence.
L’émotion au centre de la cérémonie de clôture
La cérémonie de clôture a remis l’émotion au centre du débat. Agnès Jaoui, présidente du jury, ouvre la soirée de remise des prix avec une franchise qui tranche avec les discours promotionnels habituels.
« Merci au festival de me permettre d’exprimer mon inquiétude et mon ignorance face à l’IA. Pendant ces deux jours, j’ai découvert un monde, des créateurs et des entrepreneurs dont je partage parfois l’enthousiasme. […] Il reste que nous n’avancerons pas en mettant la tête dans le sable. C’est pourquoi il est important que ce festival existe et que nous réfléchissions ensemble, nous Européens, qu’on investisse, qu’on légifère et qu’on encadre cet incroyable et vertigineux outil. »
Elsa Zylberstein, jurée, prolonge ce déplacement du regard. Elle résume ce qui deviendra le vrai thème de la soirée. « Je suis intriguée, je suis impressionnée, mais tout ce que je cherche, c’est l’émotion. L’émotion d’un regard, d’une actrice, d’un instant, que je ne peux pas expliquer. »
Agnès Jaoui reprendra ce fil au moment de remettre le Prix du Meilleur Film. « Il y a l’équité technique, mais il y a aussi, comme disait Elsa, l’émotion et la singularité du regard, et c’est ça qui nous a touchés dans ce film. »
Le film en question est Costa Verde, de Léo Cannone, reparti avec un double prix, Meilleur Film IA Fantastique et Meilleur Film WAIFF 2026.
Le court-métrage, réalisé presque entièrement avec Midjourney et Minimax, le dernier plan ayant été filmé avec un Fujifilm X100V, reconstitue les étés corses d’un enfant armé d’un petit caméscope.
« Ce qui m’intéressait, ce n’est pas la nostalgie comme esthétique, mais l’enfance comme manière de percevoir », confiait Léo Cannone à Nowness.
Le résultat réussit précisément là où l’IA échoue souvent. Produire des images imparfaites, surexposées, presque fragiles. Des images qui donnent l’impression d’avoir été vécues avant d’avoir été générées. À cet instant, le débat technique passe au second plan. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment le film a été fabriqué, mais pourquoi il touche.
La soirée a connu d’autres moments forts. Ibraheem Diab, lauréat jordanien de The Beginning, Prix Émotion, était bloqué dans son pays pour une question de visa. Il a finalement assisté à la cérémonie grâce à l’intervention personnelle de Marco Landi.
Le Brésilien Nyko Oliver, récompensé par le Prix CapCut pour APOCALYPSE : THE ART OF TOVAR, est monté sur scène heureux, ému et très tactile avec ses camarades de jeu.
Chaque lauréat venait d’un pays différent, Jordanie, Brésil, Corée du Sud, Chine, Italie, France. Une manière de rappeler que le WAIFF n’est déjà plus un rendez-vous franco-français, mais bien une compétition internationale.
Il y a quelque chose de la promesse du Festival de Cannes de 1946 dans cette deuxième édition. Le rendez-vous est lancé. S’il tient sa ligne, celle d’une compétition mondiale, exigeante, qui place l’émotion avant la seule prouesse technique, le WAIFF a une vraie carte à jouer. À Cannes, le film IA n’a pas seulement montré ce qu’il savait produire. Il a commencé à défendre ce qu’il voulait devenir.
Jean-Baptiste VIET
aka Jeanviet sur YouTube
Palmarès WAIFF 2026
Pour voir tous les films : https://worldaifilmfestival.com/prize-list/
- Meilleur Film WAIFF 2026 — Costa Verde, Léo Cannone (Royaume-Uni/France)
- Meilleur Film A.I Fantastique — Costa Verde, Léo Cannone (Royaume-Uni/France)
- Meilleur Film A.I Action — A Dollar Story, Qiu Cheng (Chine)
- Meilleur Film A.I Animation — La Sélection Mécanique, Jules Blachier (France)
- Meilleur Film A.I Émotion — The Beginning, Ibraheem Diab (Jordanie)
- Meilleur Long Métrage A.I — Napoléon III — Le prix de l’audace, Jacques Édouard (France)
- Meilleur Film A.I Jeunesse, Département des Alpes-Maritimes — RendAI-vous, Marius Doicov (France)
- Meilleure Micro-série A.I — Devoured, Eun Young Lee & Heui Song Son (Corée du Sud)
- Meilleur Film Publicitaire A.I, Studio Laffitte — Life is About the Ride, Aurélien Bigot (France)
- Meilleur Premier Film A.I, ClapAction — Another Detail, Denis Larzillière (France)
- Meilleure Bande Originale A.I — STEAM, Fabio Bonvicini (Italie)
- Best 8e Art Film, Genario — Present, Dario Cirrincione (Suisse)
- Prix de la Presse — La Tisseuse d’Ombres, Anne Horel (France)
- CapCut Prize — APOCALYPSE : THE ART OF TOVAR, Nyko Oliver (Brésil)














